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 Témoin de son temps, par Luc Collès

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      Qui est Garaudy ?
  Garaudy est un grand philosophe du XXe siècle. Né à Marseille en 1913 dans une famille de petits employés, Roger Garaudy commence son engagement comme militant protestant, ce qui ne l'empêche pas d'entrer en 1933 au Parti communiste et d'y faire une ascension fulgurante après guerre, tout en poursuivant des études de philosophie. Mobilisé en 1939, il est déporté dans les camps vichystes d'Afrique du Nord. Il se montre très critique à l'égard du régime de Vichy au point d'être condamné à mort. Mais les soldats musulmans refusent de le fusiller. C'est là un événement fondateur dont il montrera l'importance par la suite. Devenu membre du Comité central du Parti en 1945, il est élu député communiste du Tarn (1945-1951), puis de la Seine (1956-1958), et sénateur de Paris (1962).
Directeur du Centre d'études et de recherches marxistes, il fut pendant des années le philosophe officiel du Parti, avant d'en être exclu en juin 1970, après sa protestation face à l'invasion de Prague par les soviétiques. Il devient alors catholique  sans renier son idéal communiste. Il pense même que christianisme et marxisme sont complémentaires et se sent très proche des théologies de la libération.
Garaudy a évoqué dans son œuvre la plupart des grands événements du XXe siècle en ne cessant de souligner le fossé entre les pays riches et les pays pauvres et en dénonçant le « monothéisme du marché », la course effrénée de la société occidentale derrière le profit et l'individualisme de jungle. Mais ses analyses les plus fines, il les a réservées à l'esthétique. 60 œuvres qui annoncèrent le futur (Skira) paru en 1974, est un véritable chef-d'œuvre. Il y montre que les grandes œuvres d'art, à chaque époque, manifestent les rapports que l'homme établit avec son environnement, avec ses semblables et avec Dieu. [Pour la période 1913-1974, lire ci-dessous le texte de S. Perottino. NDLR]
En 1982, il se convertit à l'islam sans renier ses idéaux antérieurs. L'islam est une religion qui « subsume » les deux autres, qui parachève la révélation. Il veut aussi être du côté des « dominés » et de ceux qui lui ont jadis épargné la vie. Il a créé sa propre fondation en Espagne à Cordoue, la fondation Roger Garaudy. Avec Senghor, il a aussi créé sur l'île de Gorée l'Université des Mutants (un mutant étant un homme ou un groupe d'hommes portant en lui le projet d'un ordre économique, social et culturel nouveau et préparant ainsi une « mutation historique ».).
En 1996, il publie Les Mythes fondateurs de la politique israélienne qui lui vaut un procès et le lynchage des médias. Depuis lors, on ne trouve plus, dans les librairies occidentales, un seul livre de Roger Garaudy.
Durant sa période communiste, Garaudy a été un porte-parole du matérialisme historique. Mais ses idées dépassent largement une simple illustration des idées de Marx et Lénine. Il a notamment montré l'importance de la révolution scientifique et technique propre au XXe siècle, la révolution cybernétique : il est l'un des seuls hommes de gauche à souligner ce qui est à ses yeux la grande chance de demain à condition qu'elle s'accompagne d'une révolution dans les rapports sociaux. Il insiste sur l'exigence révolutionnaire que mettent dans leur foi un nombre de plus en plus grand de chrétiens qui sont « de la même famille » que les marxistes et qui peuvent et doivent avec eux préparer la société socialiste de demain. Enfin, il affirme que l'éducation esthétique doit faire de chacun de nous un « militant de la révolte » contre toutes les aliénations et un « poète de la création ».
Aujourd'hui, Garaudy ne renie pas l'idéal communiste qui a toujours été le sien, mais il pense aussi que « le communisme n'a jamais existé », c'est-à-dire que son idéal a été assez vite trahi par l'Union soviétique et les régimes mis en place dans les pays de l'Est.


 La critique de l'Occident et le dialogue des cultures
L'œuvre de Garaudy a été écrite sous le signe du « dialogue des civilisations » mais surtout des cultures non occidentales. Selon lui, du XVIe siècle à la fin du XXe siècle, le développement du monde occidental a reposé sur trois primautés : celle de l'action et du travail (« C'est en agissant sans relâche que l'homme déploie toute sa grandeur », dit le Faust de Goethe), celle de la raison (l'esprit étant réduit à la seule intelligence) et celle de la croissance vue en termes quantitatifs (production de besoins artificiels et des moyens de les assouvir). Pour Roger Garaudy, un tel modèle ne pouvait conduire qu'à la crise que nous connaissons aujourd'hui.
D'après lui, nous sommes en train d'assassiner nos petits-enfants : notre modèle de croissance dilapide en une génération des richesses accumulées dans les entrailles de la terre depuis des siècles. Cette politique tue déjà chaque année, par la faim, cinquante millions d'êtres humains dans le tiers monde  et accule ceux-ci  à l'extermination ou à la révolte. Et l'on propose, aux Etats-Unis et en France, des « forces d'intervention militaire »… Cette crise, par ses violences qui nous poussent au suicide nucléaire, à la désintégration de notre société et de ses idéologies, est la plus grave qu'ait jamais traversé une civilisation.
Pour la mesurer et la surmonter, Roger Garaudy prend le recul de cinq mille ans d'histoire et d'un dialogue universel avec les civilisations de l'Asie et de l'Afrique, de l'Amérique latine, de l'Islam. Il évoque aussi les plus belles visions prophétiques des hommes mais aussi le sens d'un socialisme islamique, indien, chinois, africain, et débouche, pour l'Occident, sur un projet politique concret : à partir d'un tableau économique rigoureux de nos gaspillages, mais aussi de nos ressources et de nos possibilités, et d'une rencontre inédite de la politique et de la foi, il trace le plan d'une nouvelle croissance, en rupture avec les politiques, les technocrates et les intégristes de tous bords.
Pour lui, la création d'un avenir heureux exige que soient retrouvées toutes les dimensions de l'homme développées dans les cultures non occidentales. Comprendre la vie, c'est d'abord la saisir dans son unité. Il développera cette thèse dans Pour un dialogue des civilisations (Denoël, 1977) et dans Appel aux vivants (Seuil, 1979) en témoignant de l'expérience planétaire qui l'a conduit à cette certitude et en présentant un projet politique concret.
Les religions de la Chine et du Japon ont enseigné à l'homme la fusion de tous les éléments avec le grand Tout. Le taoïsme exige l'insertion dans le principe universel qu'il saisit par une connaissance intuitive, par une contemplation au terme de laquelle se concrétise l'union de l'homme et de la nature. Le bouddhisme qui, de l'Inde, gagnera massivement l'ensemble de l'Asie, enseigne que l'homme ne mettra fin à ses souffrances qu'en renonçant au désir et au plaisir et en se fondant dans l'éternité comme une tasse d'eau versée dans la mer. L'école bouddhiste Tch'an (Zen, en japonais) met l'accent sur la nécessité de libérer l'esprit afin qu'il puisse accueillir l'illumination.
Pour les peintres chinois de l'époque Song (de 960 à 1279), la nature n'est pas une matière inerte dont on cherche à se rendre maïtre. L'univers forme un tout animé d'un même mouvement de vie, englobant aussi bien la rivière que les sommets des montagnes, l'arbre que les rochers, les nuages que l'oiseau, et l'homme n'est qu'un moment de ce cycle éternel.La peinture est un medium de l'expérience zen. Contrairement à nos tableaux de la Renaissance, l'artiste ne cherche pas à représenter un spectacle, mais à communiquer un état d'âme de la nature. IL saisit les lignes de force d'un paysage et en compose le yin et le yang, les contrastes et les tensions.
L'art africain tente, lui aussi, de « rendre visible l'invisible » (l'expression est de Paul Klee). Au contraire de l'art grec, qui part de l'individuel pour en extraire les lignes essentielles, le créateur africain part de son expérience vécue du grand Tout pour donner une forme concrète à ses talismans. Un masque, par exemple, doit être avant tout considéré comme un condensateur d'énergie. La force qu'il contient et qu'il dégage a pour sources la nature, les ancêtres et les dieux. Les oeuvres africaines n'ont pas été créées pour la contemplation. Ce sont des objets de participation destinés à l'accomplissement de cérémonies rituelles. Quand les Africains dansent avec leurs masques, ils y puisent une énergie qu'ils irradient dans toute la communauté.
L'art musulman appelle des remarques analogues à celles que Garaudy fait à propos des arts de la Chine, du Japon ou de l'Afrique : partir du sens pour déchiffrer le signe. La conception islamique du monde n'incite pas à la représentation réaliste. Pour elle, toute image détourne le croyant de la prière pure, l'amène à prendre conscience de l'unité de Dieu. Ainsi, la mosquée est-elle décorée des versets du Coran. Le développement de la calligraphie s'explique d'ailleurs par le caractère même de l'Islam, religion centrée sur un texte sacré, parole de Dieu dont Mohamed n'est que le messager.
      Garaudy est-il un antisémite ?
Garaudy témoigne de beaucoup de respect pour les trois religions du livre. Mais suite à la publication des Mythes fondateurs de la politique israélienne (1996), il a été taxé d'antisémitisme.
En fait, ce que Garaudy a voulu mettre en cause dans ce livre, c'est l'impérialisme israélien, le sionisme. Les Israéliens cherchent à justifier l'expulsion des Palestiniens de leurs terres et la domination qu'ils leur font subir. Pour cela, ils instrumentalisent la Bible où Dieu a choisi un peuple et une terre, « la terre promise ». En quelque sorte, les Israéliens ne feraient qu'accomplir cette promesse faite par Dieu dans l'Ancien Testament. En outre, ils instrumentalisent la shoah en jouant sur le sentiment de culpabilité des Occidentaux qui n'ont pu empêcher le massacre des juifs.
Garaudy a fait œuvre d'historien et met en doute le chiffre de 6 millions de juifs morts dans les camps de concentration. Mais au-delà des chiffres il reconnaît le génocide. Ce qui a suscité le scandale, c'est qu'il affirme n'avoir trouvé dans les nombreux documents qu'il a consultés aucune trace des chambres à gaz. Les juifs auraient été décimés par le travail forcé et le typhus et les crématoires servaient à brûler les cadavres des victimes. Il n'y aurait pas de témoins fiables. On peut penser  en effet que les nazis avaient effacé toutes traces de leur ignominie ! Des tortures auraient été infligées aux prisonniers nazis pour leur faire avouer leur génocide. On a donc fait de Garaudy un négationniste. L'antisionisme radical de Roger Garaudy l'avait déjà conduit, dès 1982, à placer sur le même plan sionisme et nazisme.
L' « affaire Garaudy » est d'abord révélée par le Canard enchaîné en janvier 1996, suivi par quelques quotidiens nationaux, entraînant contre lui le dépôt de plusieurs plaintes avec constitution de partie civile pour contestation de crime contre l'humanité, diffamation publique raciale et provocation à la haine raciale par des associations de résistants, de déportés et des organisations de défense des droits de l'homme. Puis, le scandale est médiatisé en avril :  Roger Garaudy est contraint de s'éloigner de la vie médiatique. Converti à l'Islam depuis le début des années 1980, il avait reçu pendant le procès le soutien d'intellectuels de pays arabes et musulmans au nom de la liberté d'expression.
Roger Garaudy a été condamné le 27 février 1998, au titre de la loi Gayssot (jugée négativement à l'époque de son adoption par de nombreux hommes politiques  et des spécialistes du droit et de l'histoire), pour contestation de crimes contre l'humanité et diffamation raciale. Depuis lors, ses ouvrages, si célèbres pendant les années 60 à 80,  sont introuvables dans les librairies occidentales. Cette affaire a suscité l'écriture d'un dernier ouvrage, son testament spirituel en quelque sorte,  Le terrorisme occidental (Al-Qalam, 2004).
Quoi qu'il en soit, Garaudy est un philosophe engagé dans son siècle , un des plus grands témoins de son temps.


Luc Collès
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Nous reproduisons ci-dessous le texte de notre ami Luc Collès au format JPG utilisable librement pour des cours, réunions, conférences (merci d'en indiquer l'auteur et l'adresse internet)
















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Biographie 1913-1974

Roger Garaudy est né à Marseille le 17 juillet 1913,

dans une famille ouvrière du côté de sa mère (on était

tapissier en meubles de père en fils) et dans une famille

de marins du côté de son père. Sa mère était ouvrière

modiste, son père employé comptable. Il fit ses études

au lycée de Marseille. Puis au lycée Henri IV à Paris.

Puis à la faculté des lettres d'Aix où il suivit les dernières

conférences de Maurice Blondel. Enfin à la

faculté des lettres de Strasbourg, en 1935-1936. Il y

vécut parmi les théologiens du « Cercle évangélique »

où l'on s'enthousiasmait pour la théologie de Karl Barth

et pour Kierkegaard.

Sn père étant revenu mutilé de la guerre 1914-1918,

Roger Garaudy fut boursier, pupille de la nation pendant

toutes ses études, jusqu'à l'agrégation de philosophie, à

laquelle il fut reçu en 1936.

De parents athées, il se convertit au protestantisme à

l'âge de quatorze ans. A vingt ans, en 1933, sans cesser

encore d'être chrétien, il adhère à Marseille au Parti

communiste français. En deux années il a lu entièrement

et mis en fiches, la totalité des oeuvres de Marx.



En 1937, ayant été nommé l'année précédente professeur

agrégé de philosophie au lycée d'Albi, il est élu

membre du bureau fédéral de la fédération communiste

du Tarn. Il étudie, dans cette région où le souvenir de

Jaurès est demeuré très vivace, l'oeuvre de Jaurès dont

il occupe le même poste au lycée comme plus tard il

aura le même siège de député à la Chambre. Très

influencé, à cette époque par Romain Rolland, il lui

adresse son premier essai de roman et Romain Rolland

lui répond une longue lettre1 dont un fragment est

publié en fac-similé dans cet ouvrage.



1. Intégralement publiée dans les Cahiers Romain Rolland

« Un beau visage à tout sens » (Ed. Albin Michel, 1967), p.

360 à 363.

II rencontre alors dans le Tarn, à Noailles, Maurice

Thorez, secrétaire général du Parti communiste français

et cette rencontre jouera un rôle décisif dans sa vie,

Maurice Thorez n'ayant cessé, jusqu'à sa mort, d'être

son ami, de l'aider de ses conseils et de ses critiques

fraternelles, et de le défendre contre les attaques sectaires2.

Roger Garaudy propagandiste et organisateur du Parti

communiste, parcourt le Tarn à bicyclette, ville par

ville, village par village, se mêlant étroitement à la vie

des ouvriers et des paysans.

Soldat de 2e classe en 1939, lors de la déclaration de

guerre, en raison de son dossier lourd de P. R. (Propagandiste

révolutionnaire), il est versé dans une division

d'infanterie nord-africaine. Sur le front de la Somme il

gagnera la Croix de Guerre avec deux citations. Dès sa

démobilisation, s'étant aussitôt mis à la tâche pour reconstituer

clandestinement le Parti communiste dans le

Tarn, il est arrêté le 14 septembre 1940, comme « individu

dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique».

Traîné de prisons en camps3 il fera trente-trois mois

de déportation au cours desquels, au milieu de ses camarades,

en majorité ouvriers, il fera une nouvelle expérience

de la vie et, pratiquement, repensera sa propre

culture à partir de ses principes mêmes. Il fait alors des

cours d'histoire et de philosophie dans les chambrées de

déportés, n'ayant que deux livres à sa disposition : une

Bible et la Science de la logique de Hegel.

Libéré six mois après le débarquement américain en

Afrique du Nord, il vivra en Algérie une année au cours

de laquelle il sera d'abord rédacteur en chef du journal

parlé de Radio-France. Il en sera chassé au bout de deux

mois par ordre de Robert Murphy, représentant à Alger

les Etats-Unis, pour avoir dénoncé les lenteurs de l'ouverture

d'un second front. Puis professeur de première

supérieure au lycée Delacroix, d'où André Marty, alors

dirigeant de la délégation du Parti communiste français

en Algérie, lui demandera de démissionner pour devenir

son collaborateur. A son départ d'Alger pour la France,

en 1944, après avoir fondé, à Alger, puis à Tunis, une



2. Roger Garaudy évoque longuement le souvenir de Maurice

Thorez dans l'autobiographie qu'il a placée comme « introduction-

témoignage » en tête de son livre, Peut-on être

communiste aujourd'hui ? (Grasset, 1968), p. 7 à 56.

3. Roger Garaudy a raconté cette période dans un roman

autobiographique : Antée (Ed. Hier et Aujourd'hui, 1946).



Université populaire, Roger Garaudy était directeur du

plus grand hebdomadaire algérien d'alors : Liberté. Ayant

mis à profit son séjour en Algérie pour étudier l'apport

de la civilisation et de la philosophie arabes (étude qui

fut traduite et publiée en arabe, au Caire, par les groupes

nassériens, puis quelques années plus tard, après la

Libération de l'Algérie, par ordre du président Ben Bella),

Garaudy, en raison de ses pamphlets contre le colonialisme,

dut rentrer en France clandestinement, en octobre

1944, passager clandestin dans une escadrille de

bombardiers légers.

Il devint alors « permanent » du Parti communiste

français et le demeurera pendant dix-huit ans, jusqu'en

1962.

Elu député du Tarn en 1945, il reste parlementaire

jusqu'en 1962. Il fut président de la Commission de

l'Education nationale où il succéda à Henri Wallon,

puis, devenu député de Paris en 1956, il fut élu viceprésident

de l'Assemblée nationale, poste qu'il occupa

jusqu'en 1958.

Elu sénateur de la Seine pour neuf ans en 1959, il

démissionna de son siège en 1962 pour se consacrer plus

pleinement à sa tâche de professeur de philosophie dans

l'Enseignement supérieur, à l'université de Clermont-

Ferrand, puis dans celle de Poitiers où il se spécialisa

dans l'enseignement de l'esthétique.



Entre-temps, en effet, Roger Garaudy avait soutenu

sa thèse de doctorat ès lettres à la Sorbonne, le 25

juin 1953, sur « La théorie matérialiste de la connaissance»,

 le jury étant présidé par Gaston Bachelard.

Ce qui caractérise sa vie c'est la liaison étroite entre

l'activité militante et l'activité intellectuelle qui, chez

lui, se fécondent mutuellement.

En 1946, par exemple, comme député du Tarn, il organisait

la résurrection de la «Verrerie ouvrière» d'Albi,

créée par Jaurès et, au même moment, il lançait, à Paris,

avec Paul Langevin, à l'occasion du deuxième centenaire

de l'Encyclopédie de Diderot, le projet d'une « Encyclopédie

de la Renaissance française» à laquelle il parvint

à faire collaborer avec Aragon, Paul Eluard, Picasso,

Hadamard et Joliot-Curie, Louis Jouvet, Le Corbusier,

Jacques Ibert, Henri Matisse.

En 1948, alors qu'il participait, dans le Tarn, à la

direction de la grève des mineurs de Carmaux, aux

assauts donnés contre les C.R.S. et la troupe, i l faisait

jouer, à Paris une pièce Printemps des Hommes, au

théâtre Moncet, dans une mise en scène de Raymond

Hermantier, où, à travers la grande figure d'Auguste

Blanqui, il saluait l'anniversaire de l'insurrection ouvrière

de juin 1848 4.

La même année il publiait, après une longue enquête

à Rome, une étude sur le Vatican dont l'essentiel fut

repris dans son livre sur L'Eglise, le Communisme et

les Chrétiens, en même temps qu'une étude sur la « personne

humaine » dont l'essentiel était inspiré par son

expérience des. grèves ouvrières de Carmaux.

En 1949, il parcourt quatorze pays de l'Amérique latine,

du Mexique au Pérou, et du Brésil à Cuba.

Parti en compagnie d'Eluard, il gagnera là-bas l'amitié

de Pablo Neruda et des peintres Diego Rivera, Siqueiros,

Candido Portinari, et prendra connaissance des mouvements

révolutionnaires du continent auprès de l'ancien

président de la République du Mexique : le général Lazaro

Cardenas, et du « Chevalier de l'Espérance » : Luiz

Carlos Prestes.

A son retour il publiait un reportage-réquisitoire contre

l'exploitation et l'oppression de l'Amérique latine.

Une loi électorale dirigée contre le parti communiste,

en 1951, ayant permis de réduire le nombre de ses députés,

Roger Garaudy met à profit les quatre années où il

n'est pas parlementaire pour reprendre un poste dans

l'enseignement et pour vivre en Union soviétique une

année entière comme correspondant du journal L'Humanité.

Parcourant l'U.R.S.S. de l'Asie centrale aux pays

baltes, à l'Ukraine et à l'Arménie, il écrit de nombreux

reportages pour son journal et, en même temps, compose

une nouvelle thèse de doctorat qu'il soutient avec

succès le 5 juillet 1954, devant l'Institut de philosophie

de l'Académie des Sciences de TU.R.S.S., sur « La Liberté»,

qui lui vaut d'être le premier Français reçu docteur

ès sciences à Moscou.

Revenu en France et redevenu parlementaire, Roger

Garaudy est invité à Cuba pour aider à l'organisation

des cours de marxisme dans l'Enseignement supérieur.

Il eut l'occasion de rencontrer longuement Fidel Castro

auquel il n'a jamais cessé d'être profondément attaché,

même s'il n'approuve pas toujours son orientation politique.

Plusieurs voyages aux U.S.A. où, invité par les plus

grandes universités, il étudia, avec ses collègues progressistes

américains, les problèmes fondamentaux des



4. Dix ans plus tard, le soir même où le général Massu

prenait le pouvoir par un putsch militaire à Alger, l'on jouait

la « générale » d'une autre pièce de Garaudy, là encore dans

une mise en scène d'Hermantier, à la gloire de la Révolution

de 1848 : Prométhée 48.



U.S.A., lui permirent, dans ses derniers livres, de faire

une analyse profonde de la prétendue « société de

consommation ».



Les terribles révélations de N.S. Khrouchtchev, au 20e

Congrès, furent pour Garaudy l'occasion d'une crise

intellectuelle qui l'amena à repenser fondamentalement

toutes ses certitudes, non en sceptique, mais avec la

volonté de leur donner un fondement plus assuré.

La partie la plus féconde et la plus neuve de son

travail part de cette réflexion, commencée i l y a quinze

ans. Contre ceux qui voulaient le plus tôt possible « tourner

la page », il s'est engagé dans une recherche systématique

sur les fondements philosophiques de la politique

révolutionnaire.

Il a orienté dans ce sens le Centre d'Etudes et de

Recherches marxistes dont il est le fondateur et le

directeur depuis dix ans. Dans le même sens il a organisé

les « Semaines de la Pensée marxiste».

Il a engagé le dialogue, avec tous les grands courants

de la pensée contemporaine : christianisme, existentialisme,

structuralisme.

Il a repensé, à partir de l'esthétique, le sens de l'acte

créateur de l'homme construisant sa propre histoire :

de ce point de vue, subissant profondément l'influence

d'Aragon, il a été l'un des artisans les plus actifs du

renouveau des études sur Kafka en Tchécoslovaquie, où

il participa très activement, avec Edouard Goldstûcker,

à l'organisation du Colloque de Liblice sur Kafka, qui

marque ce renouveau.

Il contribua beaucoup, avec Aragon, à combattre les

conceptions étroitement utilitaires de l'art qui n'ont

cessé de parasiter depuis un tiers de siècle, la notion de

« réalisme socialiste ».

Ses études sur Picasso, Kafka, Saint-John Perse, Fernand

Léger, dans des ouvrages significativement intitulés:

D'un réalisme sans rivages et Pour un réalisme

du XX' siècle, constituent une contribution à l'élaboration

non seulement d'une esthétique marxiste, mais

d'une conception marxiste de l'homme qui ne soit mutilée

d'aucune des dimensions que Roger Garaudy tient

pour essentielles dans toute conception révolutionnaire :

la subjectivité et la transcendance.



Les difficultés de Roger Garaudy avec la direction du

Parti communiste français ne cessèrent de grandir

depuis la mort de Maurice Thorez.

Les divergences se cristallisèrent sur trois points :

1. En 1968, lorsque cherchant à discerner le sens profond

du mouvement de mai, il publia, dans Démocratie

nouvelle un article s'efforçant de dégager « le dénominateur

commun» des aspirations des étudiants et des

revendications ouvrières, et commença à dégager, à

partir des analyses de Gramsci, mais à la lumière des

événements historiques nouveaux le concept de «bloc

historique nouveau» (de la classe ouvrière et des ingénieurs,

techniciens, cadres, et diverses couches d'intellectuels).

Sa position fut condamnée au Comité central de

Nanterre le 8 juillet 1968.

2. En septembre 1968, lorsque, dans une interview à

l'agence tchécoslovaque C.T.K., il ne se contentait pas de

condamner, avec le Bureau politique de son Parti, l'intervention

militaire soviétique à Prague, mais recherchait

les racines politiques de cette perversion du socialisme

et mettait en accusation les dirigeants soviétiques.

3. En 1969, lorsqu'il critiqua, comme analyse périmée

des contradictions actuelles du capitalisme, et comme

stratégie impuissante de la lutte pour le socialisme, le

projet de « Thèses » pour le XIXe Congrès du Parti, qui

devinrent le Programme du Parti communiste français

avant de s'intégrer au « Programme commun de la

gauche ».

Au XIX' Congrès du Parti communiste français, le

6 février 1970, il résuma ses thèses devant une assemblée

« introuvable » d'où avaient été strictement écartés,

grâce aux « conférences fédérales » qui préparaient le

Congrès, tout délégué qui, de près ou de loin, eût approuvé

telle ou telle thèse de Garaudy. Il fut ainsi exclu

du Bureau politique dont il était membre depuis douze

ans, et du Comité central où il avait été élu dès la

Libération, de même que de la direction du Centre

d'études et de recherches marxistes, qu'il avait fondé et

dirigé pendant dix ans, comme créateur des « Semaines

de la pensée marxiste» et des «Dialogues avec les

chrétiens ».

Publiant aussitôt un « livre blanc » de son rôle dans

la direction du Parti depuis 1960, sous le titre Toute la

vérité, il fut exclu du Parti quelques semaines plus

tard.

Depuis lors il a publié une sorte de manifeste du

socialisme, des conseils et de la stratégie propre à y

atteindre sous le titre : L'Alternative (1972), puis un

nouvel ouvrage d'esthétique, Danser sa vie (1973), et

créé une revue politique, Alternatives socialistes, dont

le premier numéro a paru en janvier 1974.

Il a en outre conçu, écrit, et réalisé un film de long métrage:

Dionysos noir, dégageant, dans l'esprit de son

Dialogue des civilisations, l'apport des cultures africaines

à la civilisation universelle, et rendant sensible,

sous la forme d'un mythe, les « dimensions perdues » de

l'homme blanc.

Il prépare actuellement un deuxième long métrage,

L ' Imagination au pouvoir, présentant, une fois encore

sous la forme d'un mythe dansé, une oeuvre d'anticipation,

et une « alternative » possible à notre système

actuel de civilisation, d'où ne seraient exclues ni les

dimensions esthétiques ni les dimensions prophétiques

de l'homme.

C'est dire que les thèmes fondamentaux de la pensée

de Garaudy, lorsqu'il choisit le cinéma comme moyen de

communication, prolongent sans discontinuité tout le

mouvement de sa vie en passant du concept philosophique

et de l'action politique à l'image filmique et à

la danse.



Garaudy et le marxisme du XXe siècle
Par Serge Perottino

Seghers, 1974, pages 191 à 197
______________________________________________________

"L'itinéraire spirituel de Roger Garaudy dans son oeuvre écrite", thèse de Robert Goulon, Université de Metz, 1983: 
http://docnum.univ-lorraine.fr/public/UPV-M/Theses/1983/Goulon.Robert.LMZ8306.pdf




Lire aussi (très éclairant): le chapitre 3 de la thèse de Brigitte Fleury: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/02/extrait-de-la-these-de-brigitte-fleury.html
et la brève bio d' "El Watan"

Accessoirement: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2012/11/whos-who.html



LE FILM "LIMPIDE DANS  LA NOIRCEUR DU SIECLE. ROGER GARAUDY" DE MARIA POUMIER ET SMAÏN BEDROUNI: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2013/04/limpide-dans-la-noiceur-du-siecle.html

Et:  http://rogergaraudy.blogspot.fr/2013/10/mi-vida-de-hombre-comenzo-cuando-me.html

Et:  http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/06/roger-garaudy-un-homme-du-futur-par.html

Et: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/11/biografia-de-roger-garaudy.html  (Portugal)

Et: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2015/02/biographie-de-roger-garaudy-sur.html 

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A propos de la biographie de Garaudy chez Calmann-Lévy: http://rogergaraudy.blogspot.fr/2014/11/a-propos-dune-biographie-charge.html
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Une bio très critique:
http://www.echoroukonline.com/ara/articles/132310.html?print&output_type=txt

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Biographie en hollandais sur Lucepedia
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy