14 février 2014

Islam et dialogue des civilisations. Préface à "Promesses de l'Islam" de Roger Garaudy (1981). Par Mohammed Bedjaoui




Toute présentation de Roger Garaudy aux lecteurs est superflue et je n'ai d'ailleurs pas une qualité particulière pour la faire. L'homme tout autant que l'oeuvre se recommandent d'eux-mêmes à la sympathie du
lecteur, notamment par une fidélité et une cohérence permanentes dans les objectifs et les engagements.
Roger Garaudy a voué le plus clair de son existence au dialogue des civilisations et à la réhabilitation de celles que l'histoire occidentale, trop longtemps ingrate, a ignorées. La proximité du Maghreb et l'injuste
dénaturation du message de l'Islam dans le contexte colonial ont spécialement poussé Roger Garaudy à se consacrer davantage à la réhabilitation de l'Islam.
En lisant sa nouvelle oeuvre, Promesses de l'Islam, j'ai pensé à notre adolescence de lycéens algériens, dans un coin d'Oranie. C'était en 1948. Un homme est venu vers nous. Venu abattre le Mur. Celui qui nous séparait cruellement de notre culture nationale dont le colonialisme nous avait sevrés et sans laquelle toute autre culture étrangère, si riche, si prestigieuse fût-elle, ne pouvait faire de nous que des otages, perdus pourles nôtres et pour les autres. Privés de notre culture, de notre langue nationale, de notre civilisation propre, nous avons accueilli avec une reconnaissante ferveur cet homme — c'en était un —, cet " étranger " — en était-ce un ?-  qui nous faisait soulever le voile cachant notre propre culture devenue, elle, étrangère chez elle. A une époque où il y avait quelque danger à défier un colonialisme si triomphant et si arrogant en Algérie, cet homme de courage nous faisait renouer avec nous-mêmes, pour nous aider à surmonter notre acculturation et ouvrait déjà un dialogue de civilisations. Il venait non pas pour savoir par nous mêmes ce que nous sommes, et que le colonialisme s'acharnait à nous
faire oublier, mais bien pour nous aider à le préserver ou à le redécouvrir.
Il venait nous soutenir dans notre combat tenace contre l'acculturation.
Il venait porter témoignage que nous voulions, nous devions, demeurer
nous-mêmes. Cet homme s'appelait Roger Garaudy.

Cette fois, avec Promesses de l'Islam, sa nouvelle oeuvre, Roger
Garaudy s'adresse à un public non musulman qu'il veut débarrasser de
ses oeillères et de ses préjugés. C'est donc la même forme de combat qu'il
poursuit pour briser toutes les barrières et contribuer à la promotion d'une
authentique civilisation universelle. Mais le message sera-t-il reçu ? Le
dialogue des civilisations auquel nous attachons le prix le plus élevé, car
il garantit la paix et le progrès de notre monde, est lourdement
hypothéqué. L'ouverture d'un tel dialogue exige en vérité que certaines
conditions soient remplies. J'en vois personnellement trois que désignent
tout naturellement les trois hypothèques qui bloquent un tel dialogue.
Elles montrent pourquoi les civilisations autres qu'occidentales, comme
la civilisation arabo-islamique, à la connaissance de laquelle Roger
Garaudy a tant contribué, sont volontairement marginalisées par la
« civilisation matérialiste industrielle ».
Promesses de l'Islam vient d'abord se heurter à une hypothèque
historique et morale. Le monde n'a rien appris depuis cinq mille ans. Il a
sécrété une culture mandarinale et élitaire inaccessible aux peuples qui
continuent de s'ignorer superbement. Ce fait est particulièrement perceptible
en Occident. A l'intérieur même de chaque nation, d'immenses
déserts culturels prolifèrent, voisinant avec une ou deux oasis de
prospérité culturelle. Pour chaque nation se pose ainsi un problème de
développement de l'homme , de tout l'homme et de tous les hommes.
Mais si on déplace notre regard vers les rapports entre nations, le
problème apparaît encore plus grave et se pose en termes d'impérialisme
culturel historique. Lorsque les voiles de l'Europe se sont gonflées au
vent des conquêtes et des découvertes géographiques, et que furent
fondés des empires coloniaux, ce fait expansionniste s'était nourri de
« justifications » morales, car chaque période historique sécrète ses
propres alibis. Ainsi fut inventée la « mission civilisatrice ». Le
colonialisme ultra-marin était destiné, disait-on, à dispenser les lumières
de la foi, alors même qu'il plongeait les peuples dans les ténèbres de
l'esclavage. La colonisation des trois « M », celles des Marchands, des
Militaires et des Missionnaires, n'a eu aucun égard pour les cultures
autochtones, ni même pour les peuples eux-mêmes, niés dans leur
existence de peuples, dans leur qualité de peuples souverains et dans
leur condition de peuples civilisés.
De cet univers mutilé, il reste quelque chose dans les temps modernes.
Notre période contemporaine, avec ses contradictions, les retours
offensifs de l'impérialisme, et les victoires plus ou moins durables des
peuples, serait inintelligible sans un tel rappel. Car, aujourd'hui encore,
! l'impérialisme culturel sévit, porté par l'impérialisme économique et
 les portant eux-mêmes. Que sait-on en effet, en Europe ou en Amérique 
du Nord, de l'Islam et de la civilisation arabe ? Les mentalités présentent là d'effrayants abîmes. Au moins dans les comportements psychologiques, l'on
demeure encore des Croisés les uns pour les autres.
Conséquence de la vague impérialiste qui sur les plans politique,
économique et culturel, a submergé le monde depuis les siècles de
l'expansionnisme colonial, l'homme d'Occident apparaît culturellement
comme un « insulaire. Il faut bien comprendre que sa fermeture aux
autres cultures du monde représente une condition même de la
domination économique et politique qu'il exerce sur ce monde. Son
imperméabilité aux autres civilisations le mure dans des certitudes
faciles, opportunément prêtes à alimenter un réflexe de supériorité si
nécessaire au projet de domination économique et politique. Dans cette
démarche rigoureuse et cohérente, l'Occidental ne pouvait qu'ignorer les
autres : « comment peut-on être Persan », en effet ? Le même souci de
cohérence qui provoque l'insularité culturelle de l'Occidental exige de lui
qu'il impose ce modèle aux autres hommes de la planète. L'insularité
pour soi se trouve inévitablement doublée d'un impérialisme culturel à
l'égard des autres. Ce qui est bon pour l'Occidental lui paraît bon pour la
planète tout entière.
L'ethnocentralisme occidental justifie ainsi sa prétention impérialiste
par une conception unilatérale de la civilisation. Entraîné par un
« narcissisme culturel » invétéré, l'Occident n'a cessé de faire figure
d'agresseur au regard des autres cultures et des autres civilisations du
monde.'
Il est parfaitement clair que cette hypothèque morale et historique n'est
que le dédoublement d'une hypothèque économique. L'histoire montre
en effet surabondamment qu'il n'existe pas d'exemple d'hégémonie
économique qui ne soit accompagnée, consolidée et portée par une
hégémonie culturelle. L'ère des Pharaons, l'Antiquité grecque, la
Méditerranée romaine, l'Europe des Médicis, ou celle des conquistadors,
ont historiquement produit un type de culture directement lié à la
domination économico-politique. Il est incontestable qu'il existe des
causes économiques à l'impérialisme culturel planétaire, au refus du
dialogue des civilisations et aux préjugés qui frappent d'ostracisme le
message de l'Islam, du bouddhisme, ou de toute autre civilisation non
occidentale.
On peut, on doit même, aller plus loin. La restructuration du capitalisme mondial s'accompagne aujourd'hui d'une puissante et dangereuse tendance à homogénéiser les mentalités à travers le monde. En effet, les barrières d'ordre culturel ou linguistique constituent autant d'obstacles à l'extension des marchés à une échelle rentable. C'est pourquoi les sociétés multinationales cherchent, par-delà les frontières, à mettre en condition tous les hommes pour obtenir le nivellement et la standardisation de leurs réflexes de consommateurs. L'acculturation devient donc une condition préalable a u bon déroulement des opérations commerciales planétaires des sociétés multinationales. Il se crée ainsi, avec parfois la complicité plus ou moins inconsciente de certaines élites locales, des statuts de « protectorats » économico-culturels. Il est ainsi parfaitement clair qu'une relation dialectique existe entre l'impérialisme et le refus du dialogue culturel. Le dialogue des civilisations n'existe pas car l'impérialisme existe et l'impérialisme existe car le dialogue des
civilisations n'existe pas. Le dialogue des civilisations est une illusion
parce que l'impérialisme est une réalité et l'impérialisme est une réalité
parce que le dialogue des civilisations reste une illusion.
Perçue sous cet angle, l'entreprise à laquelle s'est attaché depuis
plusieurs décennies Roger Garaudy est à la fois modeste et immense.
Modeste car l'impérialisme toujours présent paralyse ce dialogue des
civilisations que Roger Garaudy aujourd'hui nourrit et stimule une fois
de plus par Promesses de l'Islam. Mais immense aussi car ce dialogue
courageux et tenace fera justement reculer peu à peu cet impérialisme.
Mais une troisième hypothèque pèse lourdement sur un tel dialogue.
Elle est d'ordre politique. Comment, dira-t-on en effet, instaurer un
dialogue des civilisations alors que se développent des guerres, des
tensions, des conflits latents ou déclarés entre les peuples ? Cette réalité
politique est tout le contraire du dialogue, qu'elle contribue à bloquer. Le
renouveau actuel de l'Islam s'est inévitablement accompagné, çà et là,
de quelques excroissances politiques peut-être contestables, mais trop
précipitamment dénoncées par l'impérialisme si prompt à ne pas faire de
quartier et à condamner le tout, pour conserver sa position dominante
ainsi menacée. Cela suffit pour créer et entretenir le blocage politique,
pour verrouiller le nécessaire dialogue des civilisations. Mais Promesses
de l'Islam nous invite à persévérer dans la recherche d'un tel dialogue,
précisément à cause de ces situations politiques conflictuelles, pour en
venir à bout, les éteindre et les dépasser, sinon les prévenir.
Voilà les hypothèques, constituées en forme de défis à un dialogue
authentique des civilisations. Mais en lisant Promesses de l'Islam, on
peut se poser d'autres questions encore : pourquoi le dialogue et pourquoi
le dialogue maintenant ? Certes le renouveau des idéologies religieuses
dans le Tiers Monde et spécialement dans l'aire islamique, la réaffirmation
parfois violente des identités nationales, les défis lancés çà et là aux
modèles occidentaux ainsi qu'un certain réveil de l'Orient relayant
l'Occident dans l'initiative historique que celui-ci détenait depuis des
siècles, tout cela peut mettre au goût du jour les messages des « autres »
civilisations, dont celle de l'Islam. Mais, en vérité, à de tels facteurs
devrait corrélativement s'ajouter un autre plus puissant encore, qui tient
à la situation propre à l'Occident lui-même. Etablir un dialogue parait
être devenu d'autant plus impératif pour l'Occident que celui-ci éprouve
aujourd'hui la nécessité de sortir de sa propre impasse culturelle. Le
projet culturel sur lequel a vécu le monde occidental et qui se traduit par
un comportement, une éthique et un mode de pensée impérialistes
semble près d'avoir achevé sa fonction historique. Fondé sur l'impossible
poursuite de la croissance sur une terre aux ressources cependant
limitées, le modèle culturel occidental qui a créé la société de consomm
ation , le culte de la croissance, eu en fin de compte, une civilisation
du tube digestif, aboutit à l'impasse. Il aura créé un monde bientôt
invivable, déjà explosif et piégé, dont nous sommes tous requis de gérer
la crise. (Jette impasse culturelle avait été ainsi décrite par Roger
Garaudy dans son Appel aux vivants : « Les mots reflètent la
désintégration de cette culture, la paix s'appelle désormais  l'équilibre de
la terreur, la trahison des peuples s'appelle sécurité nationale  , la
violence institutionnelle s'appelle  l'ordre  la concurrence de la jungle
s'appelle libéralisme, l'ensemble de ces régressions s'appelle progrès.
Mais, nous aussi, du Tiers Monde, avons plus encore besoin de ce
dialogue. Nos carences culturelles sont pour nous plus mortelles que nos
dramatiques carences alimentaires. Notre culture aura été avilie par le
colonialisme. Nous devons nous défaire du mimétisme culturel, du
métamorphisme de contact , du placage d'institutions importées
inertes sur notre corps social vivant, de la décalcomanie des modèles
étrangers que nous réalisons paresseusement. Ce dialogue des civilisations,
que nous  appelons de tous nos voeux représente dans son
authenticité une amplification des puissantes interpellations du Tiers
Monde qui a dû recourir aux révoltes et aux violences pour rompre
l'ordre ancien injuste.
L'une des conditions pour le succès de ce dialogue est d'être et de rester
soi-même. Cela signifie la fin du mimétisme du dominateur par le
colonisé et la possibilité pour ce dernier de « ramasser son ciel et sa
terre », selon la belle formule de Jacques Berque. Chaque partenaire de
ce dialogue a un nom à porter et à défendre, une identité à reconquérir, à
retrouver, à préserver ou à enrichir. Chacun doit ressentir une fierté
d'être, en même temps qu'il doit éprouver une humilité pour accepter ce
que sont les autres. C'est là une condition essentielle d'un « donner et
recevoir » fécond. A cet égard, Promesses de l'Islam est une carte de
visite par laquelle Roger Garaudy présente l'un de ses interlocuteurs,
l'Islam, à ce dialogue des civilisations.

Mais il paraît que la revendication d'une identité nationale propre, ou
d'une appartenance à une aire de civilisation donnée, prend les couleurs
de l'anachronisme en ces temps de mondialisation des idéologies, des
économies et des cultures et à une époque où l'on aspire à une civilisation
de l'universel ? Du reste, il faut être dit-on ce « voyageur sans bagages »
cher à Arthur Koestler, débardé des lourdes attaches culturelles
nationales, pour pouvoir réaliser la communicabilité dans un vrai
dialogue planétaire. C'est le moment d'être clair. Il n'y a pas eu, jusqu'à
l'heure actuelle, de mondialisation de la culture autrement que sous la
férule des sociétés multinationales et des économies dominantes qui
tentent d'imposer leur standard culturel à des fins mercantiles. Mais, de
plus , l'internationalisme culturel n'a aucun rapport avec l'ersatz de
culture supranationale dominée par deux ou trois géants.
L'attachement à sa propre civilisation demeure une condition indispensable
à l'internationalisme culturel. Pour être « international », il
faut d'abord être « national » : en matière de culture c'est encore plus
vrai. Il faut d'abord avoir sa culture nationale, pour s'ouvrir sur une
civilisation de l'universel. Il faut d'abord avoir un « chez soi », pour
pouvoir accueillir les autres.
Bien sûr, l'espoir de voir un jour les hommes mis en état d'inventer
une civilisation inédite, celle de l'universel, berce toujours nos rêves.
Mais cet espoir passe par nous-mêmes. La ligne de partage de la culture
nationale et des apports universels passe à l'intérieur de chacun d'entre
nous. C'est à ce prix et à ce moment-là que nous saurons transformer les
interdépendances subies en solidarités actives et organisées, créer les
complémentarités et les symbioses de cultures, redécouvrir ou réinventer
les solidarités permanentes sans tomber dans la fausse solidarité du
cavalier et de la monture. Nous saurons alors récuser les idéologies
sectaires, les croyances étroites, activistes et agressivement prosélytiques,
les pactes coloniaux ou néo-coloniaux, les impérialismes culturels et les
modèles dominateurs et étouffants. Nous saurons enfin prendre la
distanciation nécessaire à l'égard de l'écume et du clapotis dérisoire des
événements.

MOHAMMED BEDJAOUI

Ambassadeur représentant permanent
de l'Algérie auprès des
Nations unies.


On lira ici des extraits de "Promesses de l'Islam"
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy