7 novembre 2013

Aragon préface le livre de Garaudy "D'un réalisme sans rivages"



Préface à " D'un réalisme sans rivages" , 1964, (sur la rupture avec le "réalisme socialiste ")


Je tiens ce livre pour un événement.
Pour ce qu'il dit et pour l'homme qui le dit. Pour le moment où il paraît et
comme gage de l'avenir. Comme aboutissement et comme point de départ.
Pour ce qu'il brise et ce qu'il permet. Le refus et l'ouverture.
Il faut tout d'abord regarder cet homme : car ceci est le livre d'un homme
donné, qui parle d'où il est, d'où il vit et agit, du point de vue qu'il considère
comme juste, en accord avec son action, selon les principes mêmes de celle-ci.
Ce n'est pas quelqu'un qui s'est assis par hasard pour écrire parce qu'un
poème de Saint-John Perse l'avait saisi ou qu'il avait vu un tableau de Picasso.
Tout ceci pour lui est de caractère fondamental. Cela est lié avec son idée du
bien et du mal, avec ses raisons d'être et de mourir, avec ce qui l'a mis du côté
du grand nombre souffrant; ce qu'il dit n'est jamais fantaisie, sentiment,
arbitraire, mais responsabilité prise, pour lui et pour les autres, persuasion que
l'erreur en ce domaine est le reflet d'erreurs en d'autres comportements,
rectification de la marche, justification de la pensée.
Sans doute le critique, celui auquel nous sommes habitués, le jugeons-nous
d'abord pour ce qu'il défend, le goût qu'il a de ce dont il parle, sa sensibilité. Il
aura raison, à nos yeux, parce qu'il a vu avant nous ceci ou cela, dont la valeur
s'établit, d'autorité, la référence aux livres sacrés qui ferme la bouche et rend la
discussion impossible. Pour m'en tenir, par exemple, à la littérature, la
référence à Engels, à ce texte d'Engels qui donne sa juste place à Balzac, aura
suffisamment servi à écraser ce qui n'est pas Balzac. Des hommes qui se
croyaient, par là, marxistes, établissaient ainsi dans les oeuvres de l'art une
hiérarchie intouchable, oubliant que si Engels, notamment, n'a point parlé de
Stendhal, cela tient à ce qu'il ne l'avait pas lu. Ils ne comprenaient point que
l'exemple d'Engels ici n'est pas le texte, la phrase sur Balzac, mais le
comportement d'Engels devant Balzac, et que suivre cet exemple, ce n'est pas
réciter une prière, mais être capable, devant un autre fait, de l'intelligence
d'Engels ou de Marx.
Je tiens ce livre pour un événement. Pour ce qu'il touche aux choses
essentielles de ma vie et de ma pensée. J'en veux ici parler d'un point de vue
personnel.
Le débat de ma vie a été celui de l'expression des choses qui existent en dehors
de moi, qui m'ont précédé en ce monde et y subsisteront quand j'en aurai été
effacé. Dans le langage abstrait, cela s'appelle le réalisme et l'on s'efforce d'en
parler sans ce ton de tragédie, auquel pour un rien je verserais. Le réaliste joue
une partie, où l'enjeu n'est pas que lui-même, mais dans laquelle il est lui même
en jeu. Celui qui s'est donné cette vocation, s'il perd, perd totalement :
rien de lui ne demeurera et vous pouvez bien prétendre le contraire, tout
homme a dans le secret de lui-même cette ambition, que quelque chose de lui
demeure, lui survive, laisse de lui trace. Il y a la foule de ceux qui écrivent leur
nom sur les arbres ou les pierres, n'est-ce pas ? Leur tragique est le mien.
Les mots réalisme, réaliste, prêtent à confusion, ou tout au moins on leur
donne assez communément un sens de confusion. De très grands artistes les
ont en horreur, qui pourtant ne subsisteront que par cela qu'ils ont en eux de
réaliste. Je pense, par exemple à Henri Matisse : il disait d'une part que la
réalité était son tremplin, qu'il ne pouvait s'en passer, mais le mot réaliste ne
passait ses lèvres qu'en mauvaise part. Question de vocabulaire, question
tragique de vocabulaire... Vous pourrez faire du mot réaliste une étiquette
d'infamie, je n'y renoncerai pas. L'attitude réaliste, dans l'art et dans la vie, est
le sens de ma vie et de mon art. Nous sommes plusieurs comme cela. Or, l'abus
de ce mot, son attribution à des formes vulgaires (comme on dit pour un
certain matérialisme) de l'art, l'emploi abusif qu'en ont fait des marchands de
paroles ou d'images, dans ce siècle où nous sommes, ont fortement contribué
à en établir le discrédit. L'affaire n'est pas pour moi question de mode. Que je
sois en face d'antiréalistes déclarés, ou de prétendus réalistes, il ne dépend pas
d'eux, de leurs clameurs ou de leurs produits de deux sous, que l'attitude
réaliste me fasse honte et que je l'abandonne. Je ne suis pas né réaliste, cela n'a
pas été pour moi non plus affaire de révélation. Le réalisme est devenu le parti
pris de ma pensée, un pari irréversible, en raison de l'expérience de toute ma
vie. On comprendra peut-être un jour ce que je lui ai sacrifié.
C'est pourquoi un livre aujourd'hui qui fait le point du réalisme, qui en
réclame la réévaluation en fonction de ce qui a pu se produire dans l'esprit des
hommes depuis soixante années environ, n'est pas pour moi, ne peut pas être
simplement pour moi une lecture intéressante : il touche à l'essentiel, à ce qui
est le sort même du réalisme, lequel n'a pas été donné une fois pour toutes, et
ne peut se survivre qu'en tenant compte des faits nouveaux. Qu'est-ce qu'un
réalisme, par exemple, qui en demeurerait à la vue du monde de ceux qui
croyaient la terre plate et faisaient autour d'elle tourner le soleil ? Mais tout
aussi bien qui ignorerait les explorations du réel plus récentes, la relativité, les
quantas, la structure de l'atome ? Pourtant, c'est à ce réalisme dogmatique que
bien souvent on nous rappelle. Le réalisme de demain celui qui correspondra
aux hommes qui vont nous juger, ne devra-t-il ce qu'il sera qu'à la copie d'un
réalisme ancien, à des modèles figés ? Et si l'ébranlement dans la connaissance
du réel vient d'hommes et d'oeuvres qui ne se disaient pas réalistes, qui ne
l'étaient pas délibérément, Matisse, ou Joyce, ou Jarry...
Je dis Jarry, pas tout à fait par hasard. L'oeuvre d'Alfred Jarry a été de celles qui
ont alimenté ma jeune tête, sans qu'il fût alors possible de voir ce qui en faisait
la valeur d'exaltation. Pouvais-je me suffire de l'exégèse grossière qui explique
Ubu par le professeur de philosophie du collège de Rennes, bien que la farce
d'étudiant saute ici d'abord aux yeux ? L'humour n'est qu'une explication
passagère. Quand on a repris Ubu Roi au T.N.P. récemment, il est indiscutable
que la jeunesse d'aujourd'hui y applaudissait à la fois les mots en eux-mêmes,
comme nous jadis, mais aussi quelque chose de plus : un quelque chose né de
l'histoire, cette monstruosité qui fait au même public accueillir La Résistible
Ascension d'Arturo Ui, comme, par exemple, moi, en tant que témoin des faits,
je ne saurais l'accueillir en raison d'une exigence de contemporain au détail du
portrait d'époque... Ubu au T.N.P. n'est plus ni la moquerie de l'écolier, ni le
scandale de crier MERDRE ! aux dernières heures du siècle passé : l'oeuvre a
acquis, du fait de circonstances extérieures postérieures, non imaginées par
l'auteur, une résonance réelle, qui en élargit l'horizon au centuple.
Le même phénomène se passe avec Kafka, dont le monde, considéré d'abord
comme le produit d'une imagination maladive, est devenu ressemblant à la
réalité historique. Le même phénomène se retrouve dans le théâtre de
Maïakovski, où les exagérations de 1928 et 1929 se sont transformées en une
satire directe de la bureaucratie ; autrement efficace après trente-cinq années
qu'au moment où le poète l'imaginait, une satire autrement dangereuse parce
que les Pobédonossikov d'aujourd'hui ont autrement lieu de s'y reconnaître, et
niant l'évidence de dire de leur portrait : Cela n'existe pas chez nous, ce n'est
pas naturel, ce n'est pas prévu, ce n'est pas ressemblant. Cela d o i t être refait,
adouci , poétisé, arrondi . . .
Le réalisme doit-il rejeter un art, de parti pris non réaliste, que la réalité est
venue interpréter avec force ? Sera-t il du côté de ceux qui, au nom de la réalité,
réclament du refait, de l'adouci, du poétisé, de l'arrondi ? Ces questions
viennent à l'esprit, je veux dire à un esprit de ma sorte, aussi bien devant
Apollinaire, Claudel ou Reverdy, que devant Barrés ou Kipling, et la peinture les
pose avec Breughel et Goya, comme aussi bien, de nos jours, avec la fresque de
Guernica.
Le rejet systématique de tout ce qui n'est pas "réalité" pour la toise dogmatique
ampute, amoindrit le réalisme, et particulièrement obscurcit une des questions
essentielles du devenir de l'art : la question, comme on dit, de l'héritage
culturel.
Car comment peut-on rejeter ce qui risque d'être demain l'expression de la
réalité historique (Falstaff, Figaro, le Révizor, Ubu, Pobédonossikov...) et
prétendre en même temps, comme c'est le point de vue des marxistes,
défendre l'héritage d'un peuple dans le domaine de la culture ? Le fait qu'un
point de vue aussi simpliste, touchant Kafka, vienne d'être nettement rejeté
dans la patrie socialiste de ce grand écrivain, après des années d'erreurs à son
sujet, montre bien qu'une pareille attitude ne peut se soutenir, et donne
confiance dans l'avenir de la raison des hommes. Je ne veux pas ici entrer dans
le détail de discussions récentes, mais il faut bien devant de tels exemples
convenir que la discussion des valeurs de l'art se mène de tout autre façon que
les guerres, civiles ou non. Sans que, pour autant, il soit un seul instant
imaginable que l'esprit humain se développe, se poursuive l'épanouissement
des cultures nationales, en renonçant à la discussion, souvent violente, mais
d'un autre genre de violence que la violence d'État, la coercition de l'individu
par une majorité.
Réalistes ou pas les artistes ne renonceront jamais à s'opposer les uns aux
autres, à se nier les uns les autres : et l'apparente paix entre eux n'est jamais
que façade. Qui donc peut parler de coexistence pacifique des idéologies ?
Dans l'art ? Cela est un non-sens, très exactement comme est un non-sens la
tendance à l'unification de la pensée créatrice, à sa soumission aux canons des
Pobédonossikov et des Ubu.
Le livre de Roger Garaudy est un événement, dans un monde où l'arbitraire
essaie de prendre le masque de la science, le dogmatisme le visage de l'art.
C'est comme réaliste, et ne vous y trompez pas : comme réaliste socialiste , que
je salue sa tranquille audace, et que je me plais à penser que des hommes
jeunes, que tout tendait, chez nous, à détourner du réalisme comme d'une
affaire jugée, condamnée, enterrée, y verront le commencement d'une
méditation active où l'art contribue à la transformation du monde.

ARAGON

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SELECTION D'ARTICLES

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy