30 octobre 2017

La rejudaïsation de Jésus


Le titre peut sembler provocateur ou tout au moins étrange. Jésus n'est-il pas juif, élevé dans les rites judaïques, circoncis le huitième jour selon la loi selon l'évangéliste Marc '' le huitième jour auquel l'enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus...et quand les jours de leur purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, Joseph et Marie le portèrent à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur -  suivant ce qui est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur – et pour offrir en sacrifice deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, comme cela est prescrit dans la loi du Seigneur''(Ev.selon Luc, ch.2, 21-24).

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Certes, mais son message tout entier marque une rupture avec les prescriptions tâtillonnes de la loi judaïque. Roger Garaudy l'affirme avec force en écrivant : '' Toute la vie de Jésus, ses paroles, ses actes,sont en effet une remise en question de la foi et de la culture juives....Une remise en question de la Loi écrite, celle de la Torah et de ses tabous, ..une contestation du rituel, même le plus décisif, le sabbat.....''(1)

Roger Garaudy analyse les textes de Paul pour relever que '' le Christ de Paul n'est pas Jésus. Le dieu de Paul n'est pas le Dieu de Jésus....''(2). A cet égard, la lecture de la  lettre aux Hébreux(3) est édifiante et apporte un éclairage complémentaire. L'auteur en est inconnu, mais de toute évidence, il s'agit d'un Juif, ou Hébreu, soucieux d'expliquer à ses contemporains juifs, ou hébreux, la vie de Jésus et son message, mais en les revêtant d'une dimension judaïque. Ce narrateur est donc parfaitement en phase avec Paul, mais ce faisant, il va aller lui-aussi, à transformer Jésus et son message.


D'emblée, le narrateur va accumuler les citations de l'Ancien Testament, dans le but de faire de Jésus le digne successeur de David, un souverain puissant et vainqueur de ses ennemis : '' Et auquel des anges a-t-il jamais dit : ''Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied ?''(Lettre aux Hébreux, ch.1,13)

Ensuite les références à Moïse, à l'exode, à Josué, à Abraham, à Melchisédek(4), au souverain sacrificateur, à l'alliance, au temple, aux rites sacrificiels de purification par aspersion de sang, vont se succéder tout au long des douze chapitres.
''En conséquence, il a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères, afin qu'il fût un souverain sacrificateur miséricordieux et fidèle dans le service de Dieu, pour faire l'expiation des péchés du peuple ''( Hébreux 2,17)
''Ainsi puisque nous avons un grand souverain sacrificateur qui a traversé les cieux, Jésus...''(H.4,14)
''Car nous n'avons pas un souverain sacrificateur qui ne puisse compatir à nos faiblesses....''(H.4,15)
''En effet, tout souverain sacrificateur pris du milieu des hommes est établi pour les hommes dans le service de Dieu, afin de présenter des offrandes et des sacrifice pour les péchés.
Il peut être indulgent pour les ignorants et les égarés, puisque la faiblesse est aussi son partage.
Et c'est à cause de cette faiblesse qu'il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés, comme pour ceux du peuple.
Nul ne s'attribue cette dignité, s'il n'est appelé de Dieu, comme le fut Aaron.
Et Christ ne s'est pas non plus attribué la gloire de devenir souverain sacrificateur, mais il la tient de celui qui lui a dit: Tu es mon Fils, Je t'ai engendré aujourd'hui!
Comme il dit encore ailleurs: Tu es sacrificateur pour toujours, Selon l'ordre de Melchisédek.'' (H.5,1-6)  
Le rédacteur de cette lettre va bâtir toute une théologie sur ce récit de Melchisédek.(4) Il vaut la peine de le lire.
''En effet, ce Melchisédek, roi de Salem, sacrificateur du Dieu Très Haut, -qui alla au-devant d'Abraham lorsqu'il revenait de la défaite des rois, qui le bénit,et à qui Abraham donna la dîme de tout, -qui est d'abord roi de justice, d'après la signification de son nom, ensuite roi de Salem, c'est-à-dire roi de paix, - qui est sans père, sans mère, sans généalogie, qui n'a ni commencement de jours ni fin de vie, -mais qui est rendu semblable au Fils de Dieu, -ce Melchisédek demeure sacrificateur à perpétuité.
Considérez combien est grand celui auquel le patriarche Abraham donna la dîme du butin.
Ceux des fils de Lévi qui exercent le sacerdoce ont, d'après la loi, l'ordre de lever la dîme sur le peuple, c'est-à-dire, sur leurs frères, qui cependant sont issus des reins d'Abraham;
et lui, qui ne tirait pas d'eux son origine, il leva la dîme sur Abraham, et il bénit celui qui avait les promesses.
Or c'est sans contredit l'inférieur qui est béni par le supérieur.
Et ici, ceux qui perçoivent la dîme sont des hommes mortels; mais là, c'est celui dont il est attesté qu'il est vivant.
De plus, Lévi, qui perçoit la dîme, l'a payée, pour ainsi dire, par Abraham;
car il était encore dans les reins de son père, lorsque Melchisédek alla au-devant d'Abraham.''(H.7,1-10)

Ce passage évoque le personnage mystérieux de Melchisédek, dont on ne sait strictement rien, en dehors du récit sibyllin de Genèse 14, 17-20(4). Sur cette base, le narrateur va assimiler ce Melchisédek au fils de Dieu, donc à Jésus. Relevons aussi le procédé, pour le moins étrange, par lequel il va affirmer que Lévi a payé la dîme à Melchisédek, puisqu'il  était '' encore dans les reins de son père '' lorsque Abram a payé la dîme.
 Il y une substitution de Lévi à Abram, soit 4 générations entre les deux( mais il vrai qu'aujourd'hui, avec la découverte de l'ADN, il y a certainement un fil génétique entre les deux hommes). Signalons aussi que Lévi sera l'ancêtre de la tribu de Lévi, qui recevra la fonction de sacrificateurs au service exclusif de Yahweh.
On notera au passage que Lévi, le fils de Jacob, à peine arrivé au pays de Canaan, va s'illustrer par un massacre doublé d'une rare perfidie envers la population paisible de la ville de Sichem. Avec son frère Siméon, ils vont passer au fil de l'épée toute la population mâle de la ville, razzier ensuite tous les troupeaux et emmener comme esclaves les femmes et les enfants ! Au prétexte que le fils du prince local avait enlevé leur sœur Dina et voulait l'épouser(Genèse 34,1-31). On peut s'étonner  que Yahweh ait choisi un homme aux mains couvertes de sang pour en faire l'ancêtre des sacrificateurs, mais à y bien réfléchir, et en étudiant les textes de la Torah, le lecteur comprendra que le dieu tribal des Hébreux est une divinité sanguinaire, ordonnant le massacre de populations entières. (5)

Sauf à lasser le lecteur, la lettre aux Hébreux se poursuit sur le même thème : elle a pour but de bien  replacer Jésus et son message  dans un cadre judaïque rassurant pour le lecteur juif de son époque. Malheureusement il semble que les efforts du narrateur pour « judaïser » Jésus n'auront pas beaucoup de succès auprès de ses lecteurs juifs. Nous savons que les dirigeants religieux juifs n'auront de cesse de persécuter les communautés chrétiennes naissantes.

Mais maintenant approchons nous du cœur de cette lettre et j'invite le lecteur à faire très attention à chaque mot. Voici ce que nous lisons au ch.10 du verset 5 au verset 12 de la lettre aux Hébreux : 
''C'est pourquoi Christ, entrant dans le monde, dit: Tu n'as voulu ni sacrifice ni offrande,
 Mais tu m'as formé un corps;
Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché.
Alors j'ai dit: Voici, je viens (Dans le rouleau du livre il est question de moi) Pour faire, ô Dieu, ta volonté.
Après avoir dit d'abord: Tu n'as voulu et tu n'as agréé ni sacrifices ni offrandes, ni holocaustes ni sacrifices pour le péché (ce qu'on offre selon la loi),
il dit ensuite: Voici, je viens pour faire ta volonté. Il abolit ainsi la première chose pour établir la seconde.
C'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l'offrande du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes.
Et tandis que tout sacrificateur fait chaque jour le service et offre souvent les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais ôter les péchés,
lui, après avoir offert un seul sacrifice pour les péchés, s'est assis pour toujours à la droite de Dieu''

Le verset 5 fait référence en Psaume 40,7. Reprenons ce dernier texte
Psaume 40, au chef des chantres, de David, psaume :

''Tu ne désires ni sacrifices ni offrande,
Tu m'as ouvert les oreilles ;
Tu ne demandes ni holocauste ni victime expiatoire
Alors je dis : Voici je viens,
avec le rouleau du livre écrit pour moi.
Je veux faire ta volonté, mon Dieu !
Et ta loi est au fond de mon cœur.''( Psaume 40, 7 à 8)

Le narrateur de cette lettre est pris en flagrant délit de falsification d'une citation biblique. Non, il ne s'agit pas d'une erreur ou d'une difficulté de traduction. J'ai demandé à un universitaire de la faculté de théologie protestante de Strasbourg, de nationalité israélienne et spécialiste de l'hébreu ancien, quelques éclaircissements.
 Pour lui, le texte d'origine est parfaitement compréhensible et aucune  difficulté  de traduction ne justifie cette erreur( falsification serait le terme plus approprié) ; le texte de la bible hébraïque porte bien :'' tu m'as ouvert les oreilles'', ce que tout lecteur, et toute personne de bon sens, interprétera comme voulant signifier : tu m'as fait comprendre. Dans le contexte du psaume 40 écrit par David en proie à des difficultés extrêmes, peut-être même en danger de mort, Dieu fait clairement comprendre à David ce qu'il attend de lui : ni sacrifices, ni holocaustes, mais faire sa volonté, en annonçant sa justice, sa bonté, et sa fidélité pour les siens.

Le narrateur, pour justifier sa théologie, va faire prononcer ces paroles par Jésus lui-même, puisqu'il écrit :
'' C'est pourquoi Christ, entrant dans le monde, dit :
Tu n'as voulu ni sacrifice ni offrande,
Mais tu m'as formé un corps'' (Hébreux 10,5)

Le narrateur met ainsi dans la bouche de Jésus des paroles qu'il aurait prononcées ''en entrant dans le monde'' ; c'est-à-dire au moment de son incarnation, lorsque la Parole est devenue chair, selon Jean. C'est une supposition de l'écrivain, et, en supposant que ce soit vrai, jamais Jésus n'aurait falsifié une parole de l'Écriture.
Ce verset falsifié va dans le sens de sa démonstration, et des générations de chrétiens ont entendu, ou lu, ce passage de l'épître aux Hébreux pieusement, sans jamais vérifier dans les écritures leur conformité avec le texte original du psaume 40.

Dès lors, nous devons nous poser la seule question qui vaille : peut-on accorder le moindre crédit, et la moindre inspiration, à un écrivain qui FALSIFIE sciemment un texte biblique, pour le faire concorder avec sa théologie ? Peut-on d'ailleurs s'imaginer qu'un tel écrivain ait été INSPIRE par Dieu pour écrire une pareille falsification.

Roger Garaudy(6) insiste sur les deux conceptions de Dieu qui s'affrontent irréductiblement :
        ou bien nous ne connaissons de Dieu que ce que le vie et la mort de Jésus nous en ont révélé,
        ou bien nous ne connaissons de Jésus que ce que l'Ancien Testament en avait annoncé
Un exégète de la Faculté de théologie de Zurich, le pasteur Ethelbert Stauffer déclare que :'' Jésus annonce un nouveau message de Dieu, une nouvelle morale qui n'est plus liée à la Torah''(7)

Si donc Jésus annonce une nouvelle religion qui n'est plus rattachée à l'ancienne loi juive, la Torah, comment donc faut-il recevoir cette lettre aux Hébreux, toute entière marquée au sceau de cette ancienne loi devenue caduque ? Cette nouvelle religion, écrit encore Roger Garaudy,(8) l'amour de l'autre, n'apparaît pas dans le décalogue, mais Jésus, dans un dernier entretien avec ses disciples, va la formuler en une phrase : '' Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres''( Jean, 13,34)

Marc 
Collaborateur du blog


(1)               Roger Garaudy, Vers une guerre de religionDesclée de Brouwer, p.156
(2)                Roger Garaudy, Vers une guerre de religion, Desclée de Brouwer, p.156
(3)               Lettre aux Hébreux, La Bible, version Segond, 1910
(4)               Allusion à un épisode mystérieux relaté en Genèse 14,17 à 20
Au retour d'une bataille victorieuse contre un troupe d'envahisseurs, Abram va rencontrer
un certain '' Melchisédek, roi de Salem, qui fit apporter du pain et du vin : il était sacrificateur du Dieu Très-Haut.'' On ne sait rien de ce mystérieux personnage dans lequel les théologiens chrétiens ont voulu voir une figure du Christ. Voici le texte qui relate cet événement :  ''Après qu'Abram fut revenu vainqueur de Kedorlaomer et des rois qui étaient avec lui, le roi de Sodome sortit à sa rencontre dans la vallée de Schavé, qui est la vallée du roi.  Melchisédek roi de Salem,fit apporter du pain et du vin, il était sacrificateur du Dieu Très-Haut. Il bénit Abram, et dit: Béni soit Abram par le Dieu Très Haut, maître du ciel et de la terre!  Béni soit le Dieu Très Haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains! Et Abram lui donna la dîme de tout.'' (Genèse 14, 17-20) 
(5)                Deux études, publiés sur le blog "Roger Garaudy A contre-nuit", mettent en lumière que le dieu appellé Yahweh dans la bible hébraïque , est une divinité tribale, sanguinaire et exclusive:
(6)  Roger Garaudy, Vers une guerre de religion, Desclée de Brouwer, p.149
(7)  Ethelbert Stauffer, Jesus, Gestalt und Geschichte, Traduction anglaise, Jesus and his             history(Londres,1960) cité dans : Roger Garaudy, Vers une guerre de religion, Desclée de   Brouwer, p.155 
 (8)  Roger Garaudy, Vers une guerre de religion, Desclée de Brouwer, p.158






















Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy