17 octobre 2015

Entretien avec Maria Poumier sur le parcours de Roger Garaudy



 RIVAROL - N°3201 - 10 SEPTEMBRE 2015 

La parution, en septembre 1995, il y a tout juste vingt ans, des Mythes fondateurs de la politique israélienne par les éditions La Vieille Taupe de Pierre Guillaume, fut l’occasion d’un véritable lynchage médiatique pour le philosophe Roger Garaudy. Personnage au parcours atypique, il restera l’une des victimes de la religion de la Shoah pendant les années 1990.


RIVAROL : Comment avez-vous été amenée à rencontrer Roger Garaudy ?

Maria POUMIER : Dans les années 1970, la réflexion de Roger Garaudy sur l’esthétique
offrait un nouveau paradigme aux communistes qui, se battant pour la justice sociale,
cherchaient un horizon de transcendance. Le « réalisme sans rivage » de Garaudy était la
nouvelle mouture du divin dont nous avions besoin : espace de liberté, de confiance, de soumission
à la beauté, naturelle ou fruit du travail des hommes. Et cette théologie diffuse mais
incarnée embrassait toute l’histoire, elle équilibrait le côté strictement daté du marxisme.
Avec l’esthétique garaudienne, nous les communistes retrouvions ainsi notre appartenance
à la tradition, alors que le slogan « du passé faisons table rase », indispensable dans le feu
de l’action révolutionnaire, était étouffant et stérilisant pour d’autres niveaux du combat
en vue du dépassement des conditions données.
L’art occidental se voulait conceptuel, hypercritique et spéculatif, et se gaussait de
l’aspiration au reflet, à l’adoration du modèle ou à la ressemblance, se coupant du public et
du peuple. Garaudy nous ramenait au réel, et exaltait l’art comme le sommet de la recherche,
l’activité humaine la plus riche. Et bien entendu, il repoussait les limites de l’art officiel du
monde communiste aussi. Je n’hésiterais pas à dire qu’il retrouvait le réalisme philosophique
du Moyen Age, même si à l’époque, il ne faisait pas appel à la religion pour expliquer sa
volonté de faire une philosophie de l’acte, et non de l’être, comme il disait. Le marxisme
avait très judicieusement développé la dialectique, comme méthode d’analyse ; Garaudy y
ajoutait toutes les résonances analogiques que l’esprit scientiste repoussait hors du champ de
la vérité utile, redonnant son unité au monde.
Lorsque le parti communiste décide d’expulser Garaudy, il se retrouve comme amputé
de son potentiel militant, et de ses références qu’il croyait destinées à convaincre à une
échelle toujours plus large. C’est alors qu’il se centre plus exclusivement sur la recherche
religieuse, qu’il reprend son métier de philosophe toujours à la recherche d’un amont. En
amont de la culture européenne, il approfondit les autres civilisations. Et il rencontre l’islam,
ce qui cause un scandale de taille, un nouveau scandale, chez les communistes comme chez
tous les intellectuels, parce qu’il trahissait l’eurocentrisme, tout en le révélant comme tel,
alors qu’il allait de soi pour ses pairs. Etant enseignante en banlieue, me battant pour
l’intégration des enfants de l’immigration, et constatant que le vide s’était fait autour de lui,
j’ai cherché à faire sa connaissance, en 1992. Je l’ai invité à faire une conférence à Mantes-la-
Jolie, devant des mères de famille musulmanes (les militants de gauche mantais ne se sont pas
déplacés, c’était une transgression), et l’accueil a été enthousiaste, la grande salle de l’Agora
était pleine. On avait besoin de sa vision souple d’un l’islam compatible avec la modernité. A
chaque étape de sa vie, il aura été un pionnier, dans l’instauration de nouveaux paradigmes. Je
l’ai ensuite invité à l’Université de Paris VIII, avec l’accord de la présidente, et là, le rejet de
la gauche a été franc, massif, explicite, sous la pression des personnels juifs, et des organisations
communautaires.

R. : Son parcours politique débute au Parti Communiste Français, il en deviendra
l’un des intellectuels les plus importants des années 1960. Quel jugement portera-t-il sur
son passage au PCF après sa rupture ?

M. P. : Roger Garaudy n’a jamais renié le parti communiste ni le marxisme. Le traumatisme
de son exclusion a été le pire de sa vie, il voulait se donner la mort, il l’a dit. Le parti,
c’était sa famille, son quotidien et son horizon.
Victime d’une purge après bien d’autres dirigeants, il aurait été bien accueilli
en tant que renégat ; mais, tel un vaincu qui se retrouve en prison, il a refusé de faire le jeu
de ceux qui, en l’excluant, voulaient le punir d’avoir été plus audacieux et plus généreux
qu’eux, et qui auraient été ravis de le voir valider a posteriori son exclusion. Il a refusé de
parler et d’incriminer qui que ce soit. Cette hauteur de vues l’honore, et elle est devenue
rare, cette façon de refuser de donner libre cours à la rancune et la revanche. On l’avait classé
dans les meneurs d’un eurocommunisme s’éloignant radicalement du stalinisme. Mais il
est resté admirateur de la stratégie stalinienne, du chef militaire et du protecteur des peuples
qu’a été Staline, et que le monde occidental ferait bien de redécouvrir maintenant, alors que
nous n’avons plus aucun dirigeant d’envergure, ni capable de nous arracher à la logique
cannibale du capitalisme financier.

R. : Roger Garaudy s’est converti au catholicisme puis s’est rapproché de l’Islam.
Que penser de ce parcours intellectuel et spirituel ?

M. P. : Garaudy avait un appétit spirituel sans limite, et il adorait le rôle de découvreur. Il ne
pouvait pas se contenter du catholicisme, qui lui apparaissait comme provincial, à l’échelle
du monde en pleine décolonisation. L’Eglise avait été le modèle pyramidal des partis communistes,
mais avait aussi été instrumentalisée pour justifier les conquêtes coloniales et ses
abus ; il cherchait un autre paradigme universel moins susceptible de se figer en dogmatisme,
et moins identifié à la blanchitude arrogante.
Mais il n’est pas allé de conversion en conversion ; sa démarche est de riposte aux urgences
successives de son temps. Lorsque le communisme était férocement athée, il a fait tout
son possible pour rétablir les ponts avec les catholiques. Puis, alors que l’Europe méprisait
les musulmans, il a voulu expliquer et rajeunir l’islam, qu’il considérait en décadence depuis
le XIVe siècle, en faire un moteur spirituel capable de désengourdir tous les peuples.

R. : Pouvez-vous revenir sur l’origine de l’affaire de la publication des Mythes Fondateurs
de la Politique Israélienne ? Pourquoi avoir choisi les éditions de la Vieille Taupe à l’époque ?

M. P. : Garaudy a proposé son livre LesMythes fondateurs de la politique israélienne
à ses éditeurs habituels, et à bien d’autres encore. Il espérait avoir une audience dépassant
celle de La Vieille Taupe, confidentielle, celle d’un éditeur qui s’était spécialisé dans la critique
de l’historiographie officielle au sujet des juifs. Mais seul Pierre Guillaume l’intrépide a
eu le courage d’accepter de le publier. De fait, le livre a eu une énorme diffusion, grâce à ce
délicieux parfum d’interdit que lui ont conféré le Crif, la Licra, etc.

R. : Quelle était la position de Roger Gauraudy sur la question du révisionnisme ?

Garaudy n’avait aucune envie d’entrer en révisionnisme, si on peut dire, de centrer toute sa
réflexion sur les manipulations de la mémoire par les dirigeants israéliens. Il aurait certainement
soutenu la démarche de Vladimir Poutine, qui contribue à partir de l’horizon russe
à pulvériser la lecture holocausticocentrée de l’histoire contemporaine. Il reprenait d’ailleurs
le point de vue de Césaire, pour qui ce qui scandalisait les Occidentaux, c’était qu’Hitler
ait pu traiter une population blanche comme eux-mêmes avaient traité les Africains et autres
« peuples inférieurs » pendant des siècles.
Et la convergence des comparaisons de tout bord a complété le travail des historiens spécialisés
dans le sujet. Le terme révisionniste d’ailleurs a peut-être fait du tort à la recherche
parfaitement rigoureuse de Robert Faurisson et d’autres historiens, parce que très marqué
comme outil de propagande de droite, utilisé contre leurs franges réformistes tant par les
communistes russes que chinois, dans les années 1930 à 1980. Comme tous ceux qui ont
un peu travaillé la question, Garaudy savait bien que tôt ou tard les affabulations disproportionnées
seraient remises à leur place par les historiens. Mais c’est comme pour l’histoire de
l’Inquisition espagnole, fantastique outil manié par les juifs et les francs-maçons pour accabler
l’Eglise, depuis des siècles, alors que les spécialistes savent parfaitement que c’était un tribunal
prudent qui a fait bien moins de victimes qu’on ne l’imagine. La shoah, c’est la clôture électrique qui sert à
éloigner les troupeaux occidentaux d’un champ de réflexion qui pourrait leur faire entrevoir
la liberté, a dit Horst Mahler, je crois. Garaudy l’a traitée comme ce qu’elle est, une arme de
propagande puissante, qu’il fallait dénoncer comme telle, pour la rendre inoffensive, sans
plus s’y attarder.

R. : Au-delà du révisionnisme, le thème principal des Mythes reste le refus du Nouvel
Ordre Mondial en pleine expansion dans les années 1990. En quoi sa démarche est-telle
alors une affirmation d’un anti-impérialisme radical ?

M. P. : Le nouveau désordre mondial reste occidental et reste l’expression d’une lutte des
classes dans chaque pays, et entre un bloc de pays aspirant à l’hégémonie face à tous les
autres. Garaudy n’a jamais cessé de considérer qu’il fallait mener dans chaque pays une lutte
de libération nationale, contre les oligarchies locales à la solde de puissances étrangères, et
contre les Etats-Unis, la nouvelle métropole à prétention mondiale. Son anti-impérialisme
n’était pas démagogique, il refusait qu’on l’utilise pour occulter ou nier les erreurs ou les
crimes de tel ou tel gouvernement. Excellent orateur, il était aussi un redoutable négociateur
politique, il savait ne pas confondre les niveaux des combats à mener, et établir les passerelles
indispensables pour avancer sur tel ou tel plan.
Voilà pourquoi il cultivait ses liens avec certains penseurs jusqu’à l’extrême-droite, qui
s’en ouvraient d’autant à ses propres analyses.

R. : Garaudy fut envoyé devant les tribunaux et condamné pour son livre. Quels
souvenirs gardez-vous de ce procès ? Vous rappelez-vous l’ambiance des débats et des
affrontements en marge ?

M. P. : Je vous recommande le témoignage de Ginette Skandrani à ce sujet, elle raconte
en détail la ratonnade de certains excités juifs en plein palais de justice, dans Ma Palestine le
coeur du monde (*), Garaudy s’est battu comme un lion, à l’audience, en 1998, c’était très impressionnant,
et je me rappelle un moment extraordinaire, quand il a dit, en colère contre ses adversaires hypocrites : « je n’aurais jamais l’idée de faire du fric avec les ossements de mon grand-père » ; la trouvaille a fait rire
tout le monde, y compris la partie civile ! Le président Nicolas Bonnal a beaucoup appris, à
l’occasion de ce procès…

R. : L’abbé Pierre fut cité comme témoin dans l’affaire. Garaudy semble avoir placé
beaucoup (trop) de confiance dans le témoignage de l’abbé pour vous ?

M. P. : Pour Garaudy, ce procès n’était qu’un épisode dans sa vie de militant, il ne se faisait
pas trop d’illusions sur le fonctionnement des tribunaux. Il a essayé de bâtir un front d’honnêtes
gens courageux, pour attirer l’attention de l’opinion publique. Ce sont les media qui ont
d’abord monté en épingle le soutien et l’antisionisme de l’abbé Pierre, pour l’accuser d’antisémitisme
et répandre la peur d’une contagion.
Mais l’abbé Pierre, âgé et qui en avait vu d’autres, travaillait comme Garaudy, plutôt sur
le moyen terme. Personne, dans l’Eglise, n’a été dupe, l’Eglise a ses propres archives sur
la période que Pie XII a eu à gérer, on ne lui raconte pas d’histoires aussi facilement ; et la
vérité s’est frayée un chemin, souterrain certes, à ce moment, mais bien réel.

R. : L’affaire eut un écho particulier dans le monde arabe. Marque-t-elle une étape
dans la prise de conscience des musulmans sur l’importance de l’impérialisme américano-
israélien ?

M. P. : L’oeuvre entière d’un converti aussi prestigieux que Garaudy a eu un énorme impact,
d’autant plus qu’il avait renoncé, dans le cas des Mythes, à tout droit d’auteur y compris
sur les traductions. Mais d’un autre côté, les musulmans comme bien d’autres ont relativisé
ce qui pour le public occidental relevait du scandale, de la négation du réel ou “négationnisme”,
comme on disait dans les années 1990 : « les juifs ont toujours menti, rien d’étonnant à
ce qu’ils aient truqué aussi ce chapitre de leur histoire », disaient-ils. Ils n’ont pas attendu le
livre de Garaudy pour rejeter l’implant israélien en Palestine, et l’impérialisme. C’est Nasser,
l’iman Khomeiny et Kadhafi qui, par leur résistance, ont révélé la conjonction criminelle
entre les deux phénomènes.

R. : Profondément marqué par le procès, Roger Garaudy fut-il la première victime de
la Pensée Unique ?

M. P. : Robert Faurisson appelle la loi Fabius- Gayssot « Lex Faurissonia ». Mais effectivement,
c’est Garaudy qui en a révélé au grand public l’absurdité et le viol du droit qu’elle constitue toujours, vingt-cinq ans après sa promulgation forcée ; le procès des Mythes a été bien plus relayé par les media que lesprocès d’autres historiens ou relais d’historiens authentiques. Je récuse l’expression de
pensée unique : c’est une non-pensée, c’est juste la manifestation d’une peur aveugle qui
prétend éradiquer la pensée. Garaudy a quand même été étonné de l’ampleur de l’incompréhension.
Mais il n’était pas imbu de lui-même, il faisait confiance à d’autres combattants pour
faire avancer la cause de la vérité qui rend libre, éventuellement par des chemins bien différents.

R. : Quelle est votre opinion sur l’état de la liberté d’expression en France après l’affaire
Dieudonné ?

M. P. : Notre soumission à l’Otan contraint nos gouverneurs à réprimer le peuple dans
chaque domaine où ils ne parviennent pas à l’acheter. Dieudonné a fait un travail
magnifique, un travail pédagogique, en particulier en direction des 14-20 ans, saturés
à l’école d’une propagande officielle qu’ils détestent, et qui n’apporte aucune réponse à
leurs interrogations vitales, en particulier sur notre rapport au passé. Quand ils découvrent,
grâce à l’aiguillon prodigieux du théâtre de Dieudonné, ce que j’aimerais appeler le
clairvisionnisme, c’est la vraie révélation qui leur ouvre les portes de la perception :
brusquement ils comprennent tout, du monde frelaté dont ils héritent ! Si les peines de
prison se multiplient maintenant, l’effet sera double : restriction pour tous de l’usage public
de nos méninges, mais aussi affinement des méthodes de résistance, et radicalisation de la
réflexion, ce qui est très salutaire. L’internet a bien changé, depuis vingt ans, il faut des
géants pour éviter qu’il ne soit plus qu’un outil d’intoxication parmi d’autres. Il nous
faut des penseurs des nouvelles technologies pour l’esprit critique à l’échelle globale, et
il faut revenir à l’action sur le terrain local ; nous nous sommes bercés de l’illusion d’une
liberté d’expression à élargir sans limites, et nous nous sommes adonnés à Facebook et
autres forums avec délices. Mais ce n’est plus suffisant !

Propos recueillis par

(*) Ouvrage à télécharger gratuitement sur :
 http://plumenclume.org/home/22-ma-palestine-le-coeur-du-monde.html
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy