04 novembre 2016

Assouline, Pivot et Garaudy ...



ARTICLE DE PIERRE ASSOULINE dans « LIRE » n°120 Sept 1985
ET LA LETTRE DE ROGER GARAUDY à BERNARD PIVOT, DIRECTEUR DE LA REVUE (8 nov 1985)


Garaudy a trouvé son chemin de Damas...
Parole d'homme, dont Lire publia des extraits, est une étape dans lavie de Roger Garaudy. Exclu du
Parti communiste à la suite de sa critique de l'intervention soviétique enTchécoslovaquie, il se devait de
pousser jusqu'à leur maturité ses réflexions de socialiste et de chrétien. L'avenir, l'amour, la mort, la liberté, la
vie en un mot étaient plus « rêvés » qu'analysés, dans cet essai, par cet agrégé de philosophie qui fut longtemps présenté comme l'intellectuel du PC (comme s'il n'y en avait qu'un).
Un an plus tard, il publie Le projet Espérance puis Pour un dialogue descivilisations et un premier roman, coup d'essai qui ne fut pas un coup de maître, Qui dites-vous que je suis ? Cet échec le confirma dans sa vocation d'essayiste qui fut consacrée en 1979 par la publication d'un authentique best-seller (plus de 200 000 exemplaires), Appel aux vivants, pavé de bons sentiments et de bonnes intentions, brassant les généralités et les idées vagues avec une candeur que l'on voudrait feinte. Il ne fallut pas lireentre les lignes pour constater que Garaudy profitait de cet appel pour faire acte de candidature aux élections de 1981. Un écologisme bien tempéré et quelques formules qui avaient déjà servi à d'autres (aimez-vous les uns les
autres) tenaient lieu de programme,pour l'essentiel. Mais le premier candidat déclaré sera aussi des premiers à se retirer, n'ayant pas réussi à recueillir les fameuses cinq cents signatures.
Cet échec l'a-t-il marqué ? Toujours est-il que 1981 fixe une nouvelle étape dans l'itinéraire déjà sinueux de Roger Garaudy et l'arrivée des socialistes au pouvoir n'y est pour rien. Il publie Promesses de l'Islam et se convertit à la religion musulmane dans une des mosquées les plus chics d'Europe, celle de Genève, sous les auspices de l'imam Bouzouzou. Ceux qui le suivaient depuis longtemps furent dubitatifs : né de parents agnostiques, converti au protestantisme à 14 ans sous l'influence du philosophe Maurice Blondel, communiste à 20 ans, puis marxiste orthodoxe volontiersinquisiteur, puis dissident du PC puis socialiste chrétien et maintenant musulman. Avait-il enfin trouvé son chemin de Damas à Genève et un guide sûr en Mahomet ? Sa conversion était-elle sincère et durable ou simplementopportuniste ? Il dit s'être converti pour se désolidariserde ce christianisme « qui relaie une certaine idéologie sioniste » et parce que l'islam « est la foi la plus intégrante ». A ses yeux, il ne s'agissait pas de reniement mais d'accomplissement, la religion musulmane étant laplus récente des religions révélées.
Toujours est-il qu'aujourd'hui on se dispute dans les pays arabes ce conférencier de talent qui à 73 ans fustige avec tant d'éloquence et de culture la civilisation judéo-chrétienne ; que l'ambassade d'Irak à Paris a assuré le service de presse de son violent pamphlet L'affaire Israël en l'envoyant à toutes les rédactions ; qu'une société de production saoudienne a investi dix millions de dollars pour tourner un feuilleton sur sa vie intituléGarodi . . .
En se convertissant il a changé de prénom. Il s'appelle dorénavant Raja, ce qui signifie : espérance... P.A.


ROGER GARAUDY Paris, le 8 novembre 1985
Monsieur Bernard PIVOT
LIRE
61, avenue Hoche
75382 Paris Cedex 08

Cher Monsieur,
Des amis m'ont communiqué le no. 120 (septembre 1985)de votre magazine "Lire". L'un de vos rédacteurs, Monsieur Pierre Assouline, a cru devoir me consacrer un article constituant une véritable diffamation et une atteinte à mon honneur.
Croyant à votre bonne foi et à votre honnêteté intellectuelle, je me permets de vous adresser les réflexions suivantes sur cet article.
ACHETER LE LIVRE
Feignant d'ignorer mon dernier livre "Biographie du XXème siècle" (Editions TOUGUI) qui constitue mon Testament philosophique, Monsieur Assouline, évitant de parler du livre et même de le citer, au lieu d'en faire la critique (fut-ce en l'éreintant, ce qui était parfaitement son droit), s'efforce, par une série d'attaques, non sur mon livre, mais sur ma personne, de dissuader toute lecture de mes oeuvres actuelles.
Alors que ma "Biographie du XXème siècle", à partir de la publication de lettres inédites, de Sartre, de Lévi- Strauss, et des principaux théologiens du XXème siècle, retrace la trajectoire spirituelle de ce siècle, Monsieur Assouline évoque une prétendue histoire de mes variations : "protestant", puis communiste, puis "marxiste orthodoxe", puis dissident du P.C., puis socialiste chrétien, et maintenant musulman." Cette "chronologie" aberrante
ne peut que fausser les perspectives, rétablies précisément
par mon livre, où je montre pourquoi la plus haute joie de ma vie est d'avoir le sentiment, après soixante-dix ans, d'être resté fidèle au rêve de mes vingt ans.
La fin de l'article est pire encore: où Monsieur Assouline a-t-il vu que je m'étais "désolidarisé" du christianisme, alors que je me vante d'être venu à l'Islam, avec la Bible sous un bras, et le "Capital" de Marx dans l'autre ?
Pourquoi insinuer que mon cheminement était intéressé en oubliant que mon livre "L'affaire Israël", publié en français, en anglais, en allemand et en arabe, et malgré de gros tirages, ne m'a rapporté aucun droit d'auteur en aucune langue ?
Monsieur Assouline ignorerait-il que les thèses de ce livre m'ont valu, à l'instigation des sionistes, deux procès, et que je les ai gagnés tous les deux, le tribunal d'appel proclamant notamment que
"la critique du sionisme politique n'a rien à voir avec l'antisémitisme."?
Pourquoi reproduire un ragot sur les "10 millions de dollars" consacrés à un film-feuilleton sur ma vie, ragot orchestré par une certaine presse, alors que ni un dollar ni un mètre de pellicule n'ont été consacrés à un tel sujet ?
Je suis prêt à répondre de chacun de mes actes et de mes écrits devant n'importe quel public et face à n'importe quel détracteur.Il vous serait, par exemple,facile de me confronter en "Apostrophes" avec n'importe lequel d'entre eux. Ce ne sont pas les thèmes qui manquent: autobiographies, bilans d'un siècle, foi et politique, Islam intégriste et Islam "réformé", puisque je considère dans mon livre (contrairement à Monsieur Assouline qui semble me croire un apologète inconditionnel) que l'Islam est l'une des communautés les plus malades .
Je ne vous écris pas cela pour demander un quelconque droit de réponse (bien qu'il ne s'agisse nullement, dans l'article de Monsieur Assouline, de critique d'un livre mais de diffamation d'une personne) mais pour vous demander de vous interroger sur le procédé qui consiste à passer de la critique d'un livre aux insinuations sur
un homme. Et surtout, selon la mission du critique, de poser les véritables problèmes. En ce qui me concerne - et c'est l'objet central de mon livre "Biographie du XXème siècle", le problème incontournable est celui-ci: que faire pour empêcher que le XXème siècle ne s'achève en apocalypse ?
Je fais confiance à votre droiture pour juger vous-même de la suite à donner à mes remarques.
Très cordialement,

Roger GARAUDY