21 avril 2018

La foi comme rupture

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Rupture, la foi l’est d’abord par rapport à la preuve.
La preuve est contenue dans son objet, l’intelligence doit pénétrer l’objet pour la découvrir et l’expliciter. La foi est extérieure à son objet, elle est un faisceau de lumière dirigé sur lui.
De la foi en Dieu Pascal dit qu’elle «est différente de la preuve. L’une est humaine, l’autre est un don de Dieu». De la foi en général, la foi laïcisée, la même chose peut d’une certaine façon être dite : le Beau, le vrai, l’Idéal, ne peuvent être déduits d’un Réel observé, analysé, décortiqué et finalement réduit à une formule logique ou mathématique. Ce Beau, ce Vrai, cet idéal proviennent d’ailleurs que de la sphère-Monde. Comme Dieu qui «pour pouvoir paraître en ce monde […] s’en retire» et «pour y faire éprouver son omniprésence […] est contraint de s’absenter», paradoxe que relève François Jullien, le Beau le Vrai et l’Idéal sont forcément extérieurs au monde, sans quoi ils n’auraient pas la force qui nous attire souvent irrésistiblement à la Frontière de ce monde ; comme le Dieu reconnu par Lacan, pour ex-ister ils sont contraints à s’ex-traire du Monde, juste là où nous avons encore la capacité d’aller les chercher : cette capacité se nomme Transcendance, extérieure certes au monde mais interne au sujet que, tel Don Quichotte, nous espérons devenir par notre quête.
Comme l’amour humain, la foi est donc essentiellement connaissance et reconnaissance de l’altérité. La rupture est l’affirmation d’un possible différent du réel, déjà présent dans ce réel mais à révéler, ou situé hors du réel et à inventer – inventer aux deux sens de créer et de découvrir un trésor.
Il y a donc de l’immanence dans toute transcendance, divine comprise, car le sujet, supérieur, aspire à dépasser l’individu, inférieur, que je suis au présent. Cette transition de l’inférieur vers le supérieur implique ce que Gérard Eschbach appelle «un espace de transcendance», une potentialité, espace à investir, potentialité à activer – et «cet acte […] à la fois de décision et de création : décider du supérieur et le faire surgir », Roger Garaudy le nomme Acte de foi.
La foi n’est pas un état donné une fois pour toutes par une entité, dieu ou autre, disposant d’une souveraineté sur l’Homme. La foi n’est pas uniquement le fait d’une grâce, n’en déplaise à Saint Paul. Une telle causalité ferait de l’Homme une marionnette aux mains de cette entité, la transcendance en résultant serait aliénation et non libération. La foi n’est pas un être extérieur et supérieur à l’Homme, elle est l’homme lui-même ayant découvert le transcendant et construisant consciemment, volontairement, passionnément, son rapport avec lui.
Dans «Le 21e siècle, suicide planétaire ou résurrection ?», Garaudy écrit : «La croyance est une manière de penser, la foi est une manière d’agir». Le «croyant» ne partage donc pas nécessairement cet art de vivre qu’est la foi. Dans l’histoire, histoire des religions mais pas seulement, les «croyants» et les «hommes de foi» se sont souvent opposés, parfois avec une extrême violence.
...  


Alain Raynaud

17 avril 2018

Après les prestations télévisuelles du Président Macron...

Finitude de l'homme présidentiel  
Par Juliette Keating
https://blogs.mediapart.fr/juliette-keating/blog/160418/finitude-de-lhomme-presidentiel

Inquiétant, sombre personnage qui, à l'aube de ses quarante ans dans un pays qui vieillit, montre le visage non pas de la jeunesse mais celui de la mort. L'impression en le voyant, et tenant pour une fois à l'écouter jusqu'au bout, d'un être sans chair, machine lisse qui ne trouve qu'en elle-même les raisons et mécanismes de son fonctionnement, et qui ne comprend rien à ce qui se joue ici et maintenant. Son agressivité à peine contenue est sans humanité. Dans ses mots policés qui voudraient rappeler le droit, on entend les semelles cloutées des préfets et des flics piétinant chaque jour la loi pour mieux écraser les contestataires, celles et ceux qui veulent vivre autrement. Ainsi nous devrions nous plier à l'ordre dominant, céder à l'autoritarisme d'un individu hissé à la présidence par l'effet de la crédulité de certains, de la peur compréhensible du FN, et surtout par l'activisme d'une poignée d'amis opulents et hauts placés qui ont le pouvoir de faire ou défaire une élection prétendument démocratique. La vision de crs casqués, armes à la main, pénétrant en masse dans un amphi d'université pour cogner les étudiants, est une image qui ne le choque en rien, éternel fayot de la reproduction sociale, petit soldat du creusement des inégalités au profit d'une frange infime de la population, ces plus riches qui, dit-il, n'auraient même pas besoin de lui. La détresse des migrants ne le touche pas, les enfants emprisonnés en centre de rétention ne sont qu'une question d'efficacité de leur déportation, et l'on entend dans sa voix de sinistres échos quand il évoque l'islamisme par le mauvais bout du voile, qu'il accuse les Français.es solidaires des migrants de se faire les complices des passeurs ou qu'il répète mille fois le mot république comme on invoque une déesse païenne, du type qui dévore ses adulateurs. Il ne voit pas, il n'entend pas, il ne dit rien non plus, incarnant à lui tout seul les trois singes qui ne seraient pas ceux de la sagesse mais de l'indifférence assassine. Défenseur autoproclamé sévère mais juste des humains légaux, des écoliers sages et des petits propriétaires qui payent leurs impôts, il ne convainc personne. Il ne comprend pas que, sous le maquillage bonne mine, il suinte le mensonge et la mauvaise foi par tous les pores de sa peau et que c'est cela que le public, déjà lassé de sa ganache qu'il impose au quotidien, retient de chacun de ses cabotinages. Il ne sait pas que tout ce qu'il représente, cet ancien monde fait d'agriculture intensive, de nucléaire, de bétonnage, de missiles, de surproduction, de compétition exacerbée, de mise en concurrence de chacun avec tous, de profits à verser aux actionnaires contre les travailleurs, de gloire aux millionnaires et malheur aux vaincus, nous n'en voulons pas. Que nous haïssons l'oligarchie qu'il représente. Que son temps est fini.

Juliette Keating
16
 avril 2018

14 avril 2018

Déconstruire le monde. Un programme pour l'anthropocène. Par Diego Landivar et Alexandre Monnin


"Origens Media Lab est un laboratoire de recherches conçu comme un tiers-lieu interdisciplinaire en sciences humaines et sociales... Origens a été pensé comme un espace permettant de s’affranchir de certaines contraintes institutionnelles pesant sur les établissements de recherche conventionnels (axes de recherches délimités, faible interdisciplinarité, lourdeur administrative, angoisse financière, frilosité épistémique, court-termisme, …) et ne permettant pas d’embrasser pleinement toutes les latitudes méthodologiques et épistémiques.
Origens se propose d’enquêter sur ce qui se joue derrière la crise écologique que nous traversons, non pas comme un défi purement technique, mais comme véritable mutation anthropologique qui ne cesse de redistribuer les différents agencements du monde et de modifier nos attachements à celui-ci. Cette crise de nos milieux de vie oblige à radicaliser certaines options épistémiques afin de pouvoir penser des objets, qui sont sinon difficilement appréhendables à travers le prisme classique du naturalisme scientifique. Origens enquête sur les transformations cosmologiques induites par l’Anthropocène en mobilisant des cadres méthodologiques à la croisée de l’ethnographie, de la philosophie, de la sociologie ou encore des humanités numériques. Nous ancrons notre démarche dans un travail approfondi d’enquête (au sens pragmatique et anthropologique du terme) que nous conduisons sur divers terrains (auprès d’agriculteurs et de paysans, auprès de communautés indigènes mais aussi d’organisations « modernes » comme les entreprises, auprès d’artistes ou encore au sein des terrains numériques, …)."
Le laboratoire a été fondé par Emilie Ramillien et Diego Landivar. Alexandre Monnin en est le directeur scientifique.

6 avril 2018

Garaudy et Cemal Aydin


Roger Garaudy chez lui avec son traducteur turc Cemal Aydin







Cemal Aydin aux obsèques de Roger Garaudy




VIDEO:

1 avril 2018

A propos de Pâques et de la Résurrection. Par Patrice Leclercq

En janvier 1982, dans le premier numéro d'une petite revue locale (et confidentielle) qu'il avait créée mon ami Patrice Leclercq, humaniste et scientifique au grand savoir et au grand coeur, publiait cet article. Ça m'est aujourd'hui occasion bien venue de dire : Patrice on pense à toi, la résurrection pour toi c'est à chacune de nos pensées vers toi et à chacun de nos actes qui nous rapprochent de toi. AR




Libres Dialogues, N°1, janvier 1982, pages 2 à 4

27 mars 2018

Mai 68 - Mai 2018 (14 et fin). Révolution et résurrection. Le dialogue des civilisations

En disant ces choses, je suis passé, spontanément, à la première
personne, car j'ai vécu cela, et n'en fais point d'excuse. Ce passé est le
mien, et je n'en rougis pas. Car si j'ai pu apprendre à changer, c'est
parce que je suis passé par ce chemin-là.
J'ai connu l'apparente plénitude du dogmatisme. Puis le doute, non
comme détachement, mais comme angoisse et comme responsabilité.
Le tournant des rêves. Puis la traversée du désert, de ces déserts
spirituels où l'on rencontre si peu d'explorateurs ou de nomades pour
vous aider à ouvrir des pistes.
Je ne serais pas ce que je suis si je n'avais pas été ce que je fus.

24 mars 2018

Mai 68-Mai 2018 (13). Du dogmatisme à la foi


Une mutation analogue se produisait dans l'Église, sur le plan
social, en permanente action réciproque avec le débat et la mutation
théologiques.
Depuis quinze siècles, c'est-à-dire depuis l'édit de Milan de
Constantin en 313 et le décret de Théodose à Thessalonique en 380,
rendant le christianisme obligatoire, dernier recours pour essayer de
surmonter la crise de l'Empire romain, la liaison était demeurée
étroite entre l'Église et le pouvoir d'État. La « chrétienté », c'était,
en outre, le bloc constitué entre la religion chrétienne et la civilisation
occidentale.
Si la dissociation de la foi chrétienne et de la culture occidentale
commence à peine à s'opérer en 1979, la dissociation entre l'Église et
l'État a commencé à se dessiner dès le 19e siècle lorsque la chrétienté
fut disloquée par les « nationalités ». La dernière affirmation fracassante
du constantinisme fut celle du Concile du Vatican I en 1869.
Dès la fin du xixe siècle commencèrent les tentatives de créer une
« nouvelle chrétienté » dans une société officiellement séparée de
l'Église.

20 mars 2018

Mai 68-Mai 2018 (12). Les dialogues chrétiens-marxistes


1965, c'est la fin du Concile de Vatican II. 1966, c'est la Conférence
mondiale du Conseil oecuménique des Églises (sur le thème : « Église
et société ») qui va plus loin encore que Gaudium et Spes de
Vatican II, dans son ouverture au monde d'aujourd'hui.
Dans ce commencement de mutation de l'Église, l'impact du
marxisme comme mouvement et le dialogue avec les marxistes ont
joué un rôle déterminant.

17 mars 2018

Mai 68-Mai 2018 (11). Les églises et leur mission


Les Églises actuelles.
Les Églises et les religions peuvent-elles nous désigner des fins ou
nous aider à les découvrir ? C'est en principe leur mission de dire ce
qu'est Dieu et ce qu'est l'homme. Accomplissent-elles aujourd'hui
cette mission ? Sans doute le pourraient-elles si, au lieu d'utiliser un
dogmatisme aussi périmé que celui du scientisme qui le combat, elles
acceptaient de se mettre elles-mêmes en question, de reconnaître
leurs propres postulats et, par là même, de ne plus faire de la religion
une aliénation de la foi, pour reprendre une expression de Paul
Ricoeur.

12 mars 2018

Mai 68- Mai 2018 (10). Scientisme et technocratie aux sources de la barbarie occidentale


3. La même opération se répète au niveau de la causalité mécanique,
de la causalité structurale ou de la loi, qui ont pour caractère
commun de nous soumettre à l'existant et au passé en excluant par
principe toute émergence imprévisible, poétique, d'un avenir véritable,
c'est-à-dire d'un avenir dont les composantes n'existent pas
toutes dans le passé ou le présent.
Au nom du même postulat inavoué (l'homme est entièrement
déterminé par son passé, ses instincts, sa classe sociale, sa nation, sa
culture, sa religion), chaque spécialiste — c'est-à-dire chacun de ceux
que la division du travail scientifique a empêchés de penser en dehors
des oeillères de leur spécialité — « expliquera » ou « prévoira » mon
comportement en fonction d'un aspect partiel (spécialisé) de la
réalité, sans jamais situer humblement son savoir dans une totalité
plus vaste. Chacun mettra l'accent sur l'une de mes chaînes, biologique,
psychologique, sociologique, économique, ou d'autres encore.
Tel biologiste affirmera que je suis « programmé » dès ma conception,
et il réduira toute réalité, sans résidu, à la seule dialectique de la
nécessité et du hasard. Tel psychanalyste, lisant dans le marc de café
de l'inconscient, « expliquera » la peinture de Picasso à partir de ses
« pulsions érotiques » (comme si chacun de nous n'était pas habité
par de telles pulsions sans pour autant être Picasso !). Tel « marxiste »
structuraliste verra dans l'homme « une marionnette mise en scène
par les structures » (comme s'il demeurait un sens pour un tel
« révolutionnaire » à appeler ces marionnettes à un combat pour leur
libération!). Tel économiste établira, au nom de sa « science », la
nécessité de la « croissance », sans énoncer, ou peut-être sans
soupçonner, son postulat de départ à savoir que la croissance, pour
une plante ou une bête, est le simple déploiement des lois de sa
nature : si je connais le têtard, ou même son embryon, je peux prévoir
ce qu'il deviendra par le seul jeu de sa croissance, soit une grenouille.
Tel est le postulat de l'économie de la croissance : l'homme a
une « nature », comme les plantes, les bêtes, les têtards et les
grenouilles.

10 mars 2018

Mai 68 - Mai 2018 (9). La logique et la loi


ACHETER LE LIVRE
2. Pour faire court, et ne pas revenir pour la logique et la loi à ce que nous avons dit du concept et de son efficacité au niveau des objets de la nature ou des outils, retenons seulement son application à ce qu'il est convenu d'appeler les « sciences humaines » ou le « socialisme
scientifique ». La logique, dans son analyse des relations entre concepts, part du même postulat que le concept : de même que le concept prétendait reconstruire, sans résidu, l'objet, la logique entend reproduire, dans son enchaînement de concepts, les relations et les
mouvements du réel. Ce qui, répétons-le, est parfaitement respectable et efficace à un certain niveau : celui où l'abstraction ne prive pas l'objet de sa caractéristique fondamentale.
En est-il ainsi à l'échelle de l'homme et de son histoire, de
l'économie politique, de la psychologie, de la sociologie ou du socialisme scientifique ?

8 mars 2018

Rendre justice à Roger Garaudy

Reçu d'un ami du blog ce commentaire au sujet de "l’affaire Garaudy"…
***


Le temps est venu de rendre justice à un grand ami des hommes, le philosophe Roger Garaudy, et aux innombrables victimes d’un système inhumain en fin de course.



Voici un extrait d’une superbe conférence sur le thème de la pensée unique :

« Ceux qui se sont donné pour but d’empêcher la libre confrontation des idées se font gloire de ne pas débattre (…), parce que le refus du débat épargne d’avoir à réfuter, c’est-à-dire permet de faire l’économie d’une discussion intellectuelle dont, il faut bien le dire, les tenants de la bien-pensance ont aujourd’hui rarement les moyens. (…) On ne réfute plus les idées qu’on dénonce, on se contente de les déclarer inconvenantes ou insupportables. La condamnation morale dispense d’un examen des hypothèses ou des principes sous l’horizon du vrai et du faux. Il n’y a plus d’idées justes ou fausses, mais des idées conformes, en résonance avec l’esprit du temps, et des idées non conformes, dénoncées comme intolérables. (…) Un livre peut ainsi être dénoncé, même si ce qu’il contient correspond à la réalité. » (Alain de Benoist, en 2003 - le texte intégral de la conférence est disponible gratuitement sur Internet)


Sur la tâche d’écrire l’histoire et comment l’effectuer correctement, Garaudy ayant été totalement délégitimé - malgré une œuvre considérable et fort variée et un incontestable humanisme universaliste - à cause d’un livre relevant de ce domaine, tout a été dit par un auteur brillant et certes original de l’Antiquité :

« Il faut, avant tout, que l’historien soit libre dans ses opinions, qu’il ne craigne personne, qu’il n’espère rien. Autrement, il ressemblerait à ces juges corrompus qui, pour un salaire, prononcent des arrêts dictés par la faveur ou la haine. (…) L’unique devoir de l’historien, c’est de dire ce qui s’est fait (…), et négliger tout le reste ; en un mot, la seule règle, l’exacte mesure, c’est de n’avoir pas égard seulement à ceux qui l’entendent, mais à ceux qui, plus tard, liront ses écrits (…), ne s’inquiétant pas de ce que dira tel ou tel, mais racontant ce qui s’est fait. (…) Il vaut mieux, prenant la vérité pour guide, attendre sa récompense de la postérité que se livrer à la flatterie pour plaire à ses contemporains. Telle est la règle, tel est le fil à plomb d’une histoire bien écrite. » (Lucien de Samosate, "Comment il faut écrire l’histoire" - l’intégralité de ce texte d’une étonnante modernité est disponible gratuitement sur Internet)


Je n’ai aucun doute que cet auteur aurait fait siennes ces trois citations :

« Dans tous les domaines, il est sain de mettre, de temps à autre, un point d’interrogation devant les choses que l’on tient depuis longtemps pour acquises. » (Bertrand Russell)

« Parfois on se trompe dans l’analyse d’un événement parce qu’on est resté figé dans le seul point de vue qui nous semble évident. » (Bernard Werber, "L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu", 1993)

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, si ce n’est aux faits eux-mêmes. » (Henri Poincaré)


Toujours en ce qui concerne l’écriture de l’histoire, une historienne de profession bien connue précise :

« L’Histoire a son domaine. Elle cesse d’exister si elle n’est plus recherche du vrai, fondée sur des documents authentiques ; elle s’évapore littéralement ; mieux : elle n’est plus que fraude et mystification. » (Régine Pernoud, "Pour en finir avec le Moyen Âge", Éd. Points, 2014, p. 123)

Et un ancien ministre de la Culture et écrivain d’ajouter :

« Confronter les sources et les points de vue, c’est précisément ce qui est au cœur de l’écriture de l’histoire. » (Frédéric Mitterrand, dans le journal "Le Monde" du 03 novembre 2010, p. 15)


Par ailleurs voici à mes yeux le principal trait de caractère d’un vrai démocrate :

« Le démocrate, après tout, est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus. » (Albert Camus, « Démocratie et modestie », dans le journal "Combat", 30 avril 1947)

Je ne peux m’empêcher de citer un autre mot de Camus qui résume à merveille l’affaire Garaudy :

« Il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. » (Albert Camus, "La Peste")



Je suis persuadé qu’il aura le dernier mot, et ces citations renforcent ma conviction :

« Le bon sens réunit tout d’abord la majorité… mais contre lui. Ce n’est qu’après avoir épuisé toutes les formes de l’erreur, qu’on arrive à la vérité. » (Alphonse Karr)

« "Malheur à celui par qui le scandale arrive !" Mais, avec le recul du temps, on s’aperçoit que la plupart des grands progrès humains sont dus aux penseurs libres qui, à un moment de l’histoire, ont eu le courage de faire scandale. » (Albert Bayet, "Histoire de la Libre Pensée", 1959)

« Courage et confiance ! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. » (Charles de Montalembert)



A propos des personnalités de la qualité et de la trempe de Garaudy :

« Ce n’est assurément pas par ambition ou par intérêt, encore moins par vanité, que quelques hommes s’obstinent à soutenir des opinions en apparence décréditées, qui ne conduisent ni aux honneurs ni à la fortune, et font taxer leurs écrits de paradoxe ou même d’exagération. C’est uniquement par respect pour leur nom, et de peur que la postérité, s’ils y parviennent, ne les accuse d’avoir cédé au torrent des fausses doctrines et des mauvais exemples. » (Louis de Bonald, "Pensées sur divers sujets", 1817)

« Ce qui caractérise surtout le vrai sage, c’est un sentiment profond d’ordre et d’harmonie. Toute erreur lui est pénible, tout mal l’afflige, toute injustice l’indigne ; partout où l’humanité souffre, il la défend ; il la venge partout où elle est opprimée. Sensible, généreux, impartial (…), ami des hommes, sectateur du vrai et du beau, prêt à s’immoler au bien public, il est le plus utile et le plus sublime des héros, le bienfaiteur de l’humanité, l’organe particulier de l’ordre universel, le plus grand des hommes. » (Étienne de Senancour, "Rêveries sur la nature primitive de l’homme", 1798)



Je termine avec Edgar Morin et Georges Clemenceau :

« Souvent, il faut être un déviant minoritaire pour être dans le réel. Bien qu’il n’y ait apparemment aucune perspective, aucune possibilité, aucun salut, la réalité n’est pas figée à jamais, elle a son mystère et son incertitude. L’important est de ne pas accepter le fait accompli. » (Edgar Morin, "Vers l’abîme ?", 2007)

« La justice et la vérité, même méconnues de tout un peuple, resteront la justice et la vérité, c’est-à-dire des choses supérieures aux aberrations d’un jour. » (Georges Clemenceau, "Vers la réparation", Éd. Stock, 1899, p. 115)


A.D

6 mars 2018

Mai 68 - Mai 2018 (8). Sur le scientisme et le "concept"


Il n'est pas dans mon propos de réfuter cette attaque contre un marxisme caricatural. Jacques Monod confond Marx avec Staline comme, après la mort de Monod, les « nouveaux philosophes » (ainsi nommés par antiphrase, car ils n'apportent ni nouveauté ni philosophie) ont récupéré, avec moins de talent, la livrée défraîchie de l'antimarxisme en confondant Marx avec Althusser. Le conclave des médias, n'ayant plus un Nobel à se mettre sous la dent, décida que la
papauté de l'antimarxisme deviendrait collégiale et, le temps d'une campagne électorale, lança nos play-boys exorcistes dans le grand public comme on lance une nouvelle marque de lessive.
Le seul point important auquel je voudrais ici m'attacher, c'est celui dans lequel Jacques Monod passe de la science au scientisme. La science étant l'ensemble des méthodes mathématiques et expérimentales qui ont assuré à l'homme une prestigieuse maîtrise sur la nature. Le scientisme étant l'ensemble des superstitions qui prétendent exploiter le légitime prestige de ces méthodes, pour expliquer par elles, ou nier en leur nom, toutes les autres dimensions de la vie, telles par exemple que l'art, l'amour, le sacrifice, la foi, ou simplement l'autre homme dans sa spécificité. Ce qu'on appelle parfois, à tort, les « méfaits » de la science ne viennent pas de la science mais d'une philosophie faisant d'elle une religion qui n'ose pas dire son nom. Ou encore : le scientisme est la croyance que tout ce qui n'est pas
réductible, sans résidu, au concept, à la mesure et à la logique
(aristotélicienne, mathématique, dialectique ou structurale) n'a pas de réalité.
Le scientisme procède ainsi à une série de réductions.
Cette raison, réduite (de Descartes pour l'exalter à Bergson pour l'humilier) à n'être qu'instrumentale, fabricante d'outils, de moteurs, de richesses et de contraintes sociales, est pourvoyeuse de moyens et non de fins.
Comme si l'homme ne pouvait manifester son intelligence qu'en construisant des machines, en gagnant de l'argent ou en manipulant les foules ! En s'emparant d'un pouvoir sur la nature ou les hommes.
Ce rationalisme infirme repose sur trois postulats :
1. toute réalité peut être « définie », c'est-à-dire réduite, sans
résidu, en concepts ;
2. il est possible de constituer, en tous domaines de la vie humaine, un cheminement logique, c'est-à-dire nécessaire, contraignant, de ces concepts ;
3. la nature entière est un ensemble de « faits », reliés par des lois.

Le concept, la logique et la loi sont les trois piliers du
« positivisme 
» et du « scientisme » occidental. Pour une telle pensée positiviste l'avenir ne peut être que le prolongement du passé et du présent. On comprend aisément pourquoi cette « religion des moyens », prenant la relève d'autres croyances et d'autres crédulités, joue à son tour le rôle d'
« opium du peuple ».
1. Le concept, c'est le réel reconstruit selon un plan humain,
rendant ainsi la réalité transparente à la raison. Cela est vrai des choses, des objets, de tout ce qui relève de la mesure et de la limite : un mathématicien peut « téléphoner » une figure géométrique à son collègue ; un ingénieur peut
« téléphoner » le projet d'un pont, car 
tout y est définissable par des mesures, depuis les courbes des arches jusqu'à la résistance des matériaux et leur prix. Mais on ne peut pas
« téléphoner » le Pont d'Arles de Van Gogh ou le Pont sous l a pluie d'Hiroshige, car il y a là quelque chose qui échappe au concept, à la mesure et à la limite. Tout au plus pourrai-je communiquer la technique du peintre, comme je peux envoyer par la poste une partition de musique après le concert sans que mon correspondant sache pour autant si l'exécution a été celle d'un virtuose dont la sensibilité ne peut se traduire en concept, ou celle d'un exécutant impersonnel. Un « futurologue » peut communiquer à son institut un projet fondé sur des extrapolations à partir du passé et du présent. Mais c'est un faux avenir car il fait nécessairement abstraction de l'initiative imprévisible des hommes et de leurs créations. L'emploi de l'ordinateur n'ajoutera rien à ce faux avenir : si Lénine avait usé d'un ordinateur pour lui demander s'il fallait faire la révolution d'Octobre, la réponse eût été oui. Parce que Lénine l'aurait programmé. L'ordinateur, programmé par Kautsky ne faisant entrer dans ses calculs que les « conditions objectives », eût répondu non. Si l'on traite l'homme et l'histoire comme objet ou ensemble d'objets, le futur sera invariablement le prolongement du passé et du présent, soit par extrapolation, soit par analogie, puisqu'on pose par avance que l'homme traité comme un objet est, comme l'objet, incapable de rupture avec le passé ou de création inédite, bref, de nouveauté imprévisible.
C'est pourquoi le scientisme, cette « religion des moyens », après
tant d'autres superstitions du passé, joue parfaitement le rôle

d'« opium du peuple ».
Le propre du concept est de réduire tout sujet et tout projet aux lois, aux mesures et aux limites de l'objet. Ceci n'implique nullement le mépris du concept : nous le respectons à son niveau, où il fait preuve de son efficacité dans l'intelligence et la manipulation des objets. Mais ce n'est pas par concept que se déterminent l'amoureux, le poète, ou le prophète.
Il en est de même de la logique, qu'il s'agisse de la logique
déductive d'Aristote et de saint Thomas, de la logique mathématique, ou de la dialectique de Hegel et de ceux des scientistes qui se réclament de Marx.

Roger Garaudy. Extrait de "Appel aux vivants". 1979.
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5 mars 2018

Mai 68 - Mai 2018 (7). De la mécanique à la cybernétique...et inversement


On n'a jamais autant bavardé sur la « communication », de Norbert

Wiener à Mac Luhan, et dans les « colloques », que depuis qu'il existe si peu de communications proprement humaines entre les hommes, puisque l'homme est de plus en plus solitaire par rapport aux autres et plus divisé à l'intérieur de lui-même.
On aime nous rappeler, à temps et à contretemps, que si la
première révolution industrielle, celle de la machine à vapeur, a remplacé les muscles humains, la seconde, celle de la cybernétique et de l'ordinateur, remplace le cerveau humain.
De là à imaginer qu'une entreprise entière serait gérée par
ordinateur, et, au-delà de l'usine, la société dans son ensemble, il n'y avait qu'un pas : il fut allègrement franchi, aussitôt après la Seconde Guerre mondiale qui avait donné naissance à la cybernétique à partir des problèmes posés par l'acheminement des convois militaires à travers l'Atlantique.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Père Dubarle,
dégageant avec lucidité les conséquences de la « cybernétique » de
Norbert Wiener, évoquait déjà la possibilité d'une « machine à
gouverner », à partir du moment où les décisions économiques ou
politiques des hommes relèvent de la théorie statistique des « jeux »,
au sens où Von Neumann les a étudiés mathématiquement3, et où
l'appareil d'État est assimilé à une machine autorégulatrice.
Norbert Wiener ajoutait : « La presse exalte le " savoir-faire "
américain depuis que nous avons eu le malheur de découvrir la bombe
atomique. Il y a pourtant une qualité plus importante que celle-là, et
beaucoup plus rare aux États-Unis. C'est le " savoir-quoi ", grâce
auquel nous déterminons non seulement les moyens d'atteindre nos
buts, mais aussi ce que doivent être nos buts4. »
Ceci était écrit en 1954. Mais vingt-cinq ans plus tard cette
« qualité » (de savoir quel but poursuivre et de ne pas confondre ce
savoir avec celui des moyens pour atteindre un but) fait des ravages
bien au-delà des États-Unis.

2 mars 2018

Mai 68 - mai 2018 (6). Que peuvent la science et les techniques ?

La science et les techniques.

La science et les techniques peuvent-elles opérer cette mutation et nous faire sortir de l'impasse en nous proposant des fins ?
Depuis la Renaissance, la science et les techniques semblent avoir pris le relais de la religion. Bon nombre de nos contemporains lui attribuent le pouvoir de combler tous les voeux humains, d'abolir
toutes les malédictions des Bibles anciennes : elles peuvent accomplir le travail de l'homme autrement qu'à la sueur de son front, et éviter
aux femmes d'enfanter dans la douleur.
Elles nous ont promis la toute-puissance : « Homme, par ton
cerveau puissant, deviens un dieu, le maître et le seigneur de tous les
éléments ! » nous suggérait déjà le Faust de Marlowe à l'aube de la
Renaissance, et Descartes nous annonçait « une science qui nous
rende maîtres et possesseurs de la nature ». De fait, elle a accompli,
depuis quatre siècles, des exploits éclatants.

26 février 2018

Mai 68 - Mai 2018 (5). Révolution-mutation


Les plus grandes révolutions de l'histoire n'ont pas été substitution de pouvoir mais émergence d'une réalité nouvelle qui naît en dehors de l'ordre déjà existant. Le monde issu de la désintégration du système féodal n'est pas né de la victoire des serfs, mais, en dehors du système féodal, par un triomphe qui n'était ni celui des serfs ni celui des seigneurs, mais celui d'une force nouvelle : celle de la bourgeoisie.
Aujourd'hui, au-delà de la sphère des luttes entre ouvriers et patrons, une réalité nouvelle est en train de naître. Une révolution qui consisterait à substituer une dictature prolétarienne à une dictature bourgeoise, par une dialectique qui ne s'est jamais manifestée dans l'histoire, ne pourrait que perpétuer les fins de l'ancien système, notamment son modèle de croissance, avec toutes ses aliénations.
L'expérience historique du dernier demi-siècle ne l'a que trop vérifié.
Sans cette mutation véritable de l'homme, il y a simple passation de pouvoir à l'intérieur d'un même système d'aliénation de l'homme.
Ceci doit être clair : une révolution véritable est pour une société ce qu'une conversion est pour un individu: un changement des fins et du sens de la vie et de l'histoire.

Roger Garaudy, Appel aux vivants, 1980, extrait        A SUIVRE ICI

23 février 2018

Jésus, fils de David, vraiment ?

Marc, contributeur du blog, et auteur du livre "Du fondamentalisme biblique à la lumière de l'Evangile", livre très documenté, très argumenté, et d'une lecture agréable et presque haletante, jette ici un regard critique sur la prétendue filiation davidique de Jésus...[A.R.]



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La lecture des évangiles semble attester que Jésus est de la lignée du roi David. En effet, de nombreux passages des évangiles rappellent cette filiation. Mais la question est de savoir si Jésus lui même a revendiqué cette filiation davidique. C'est l'objet de cette étude.

Le roi David

Il semble d'abord utile de retracer la vie et les actes de David. Bien évidemment, le récit du combat entre David, jeune berger armé de sa seule fronde, et le guerrier philistin Goliath, est bien connu.  Nous ne l'évoquerons pas. Mais il est d'autres épisodes de la vie de David, plus obscurs et aussi plus sanguinaires, que l'on évite soigneusement de citer, mais qu'il nous faut évoquer.

Les relations ambigües entre les Philistins et le peuple d'Israël

Les Philistins qui occupaient les régions le long de la mer constituaient une menace permanente pour le peuple d'Israël. Il semble qu'il y ait eu régulièrement des conflits, suivis de périodes de cohabitation paisible. A cet égard, le récit de Samson est emblématique. Nous lisons les informations suivantes dans le livre des Juges

14.1 Samson descendit à Thimna, et il y vit une femme parmi les filles des Philistins.
14.2 Lorsqu'il fut remonté, il le déclara à son père et à sa mère, et dit: J'ai vu à Thimna une femme parmi les filles des Philistins; prenez-la maintenant pour ma femme.
14.3 Son père et sa mère lui dirent: N'y a-t-il point de femme parmi les filles de tes frères et dans tout notre peuple, que tu ailles prendre une femme chez les Philistins, qui sont incirconcis? Et Samson dit à son père: Prends-la pour moi, car elle me plaît.
14.7 Il descendit et parla à la femme, et elle lui plut.
14.10 Le père de Samson descendit chez la femme. Et là, Samson fit un festin, car c'était la coutume  des jeunes gens.
14.11 Dès qu'on le vit, on invita trente compagnons qui se tinrent avec lui.
15.1 Quelque temps après, à l'époque de la moisson des blés, Samson alla voir sa femme, et lui porta un chevreau. Il dit: Je veux entrer vers ma femme dans sa chambre.
Juges 14 et 15

Ce récit montre qu'il y avait à ce moment là des relations pacifiées entre Philistins et le peuple d'Israël.


Mais revenons à David. Après sa victoire sur le géant Goliath, il devint un héros national et fut l'objet d'un accueil triomphal à son retour

18.6  Comme ils revenaient, lors du retour de David après qu'il eut tué le Philistin, les femmes sortirent de toutes les villes d'Israël au-devant du roi Saül, en chantant et en dansant, au son des tambourins et des triangles, et en poussant des cris de joie.
18.7  Les femmes qui chantaient se répondaient les unes aux autres, et disaient: Saül a frappé ses mille, et David ses dix mille.
18.8  Saül fut très irrité, et cela lui déplut. Il dit: On en donne dix mille à David, et c'est à moi que l'on donne les mille! Il ne lui manque plus que la royauté.
18.9  Et Saül regarda David d'un mauvais oeil, à partir de ce jour et dans la suite.
1 Samuel 18, 6 à 9
La jalousie du roi Saül allait bien vite se transformer en une haine farouche obligeant David  à ''prendre le maquis''.
22.1 David partit de là, et se sauva dans la caverne d'Adullam. Ses frères et toute la maison de son père l'apprirent, et ils descendirent vers lui.
22.2 Tous ceux qui se trouvaient dans la détresse, qui avaient des créanciers, ou qui étaient mécontents, se rassemblèrent auprès de lui, et il devint leur chef. Ainsi se joignirent à lui environ quatre cents hommes.
1 Samuel 22,1 à 2

David, un guerrier sanguinaire
Avec sa troupe de rebelles, on dirait aujourd'hui ''d'insoumis'', David va parcourir le pays, continuellement poursuivi par une troupe d'élite et bien souvent en danger extrème. Finalement il ne lui restera plus d'autre issue que  de se réfugier chez les Philistins.
27.1 David dit en lui-même: je périrai un jour par la main de Saül; il n'y a rien de mieux pour moi que de me réfugier au pays des Philistins, afin que Saül renonce à me chercher encore dans tout le territoire d'Israël; ainsi j'échapperai à sa main.
27.2 Et David se leva, lui et les six cents hommes qui étaient avec lui, et ils passèrent chez Akisch, fils de Maoc, roi de Gath.
27.3 David et ses gens restèrent à Gath auprès d'Akisch; ils avaient chacun leur famille
1 Samuel 27, 1 à 3
Pendant cette période, David va opérer des razzias dans la région du Neguev,
Le temps que David demeura dans le pays des Philistins fut d'un an et quatre mois.
27.8 David et ses gens montaient et faisaient des incursions chez les Gueschuriens, les Guirziens et les Amalécites; car ces nations habitaient dès les temps anciens la contrée, du côté de Schur et jusqu'au pays d'Égypte.
27.9 David ravageait cette contrée; il ne laissait en vie ni homme ni femme, et il enlevait les brebis, les boeufs, les ânes, les chameaux, les vêtements, puis s'en retournait et allait chez Akisch.
27.10 Akisch disait: Où avez-vous fait aujourd'hui vos courses? Et David répondait: Vers le midi de Juda, vers le midi des Jerachmeélites et vers le midi des Kéniens.
27.11 David ne laissait en vie ni homme ni femme, pour les amener à Gath; car, pensait-il, ils pourraient parler contre nous et dire: Ainsi a fait David. Et ce fut là sa manière d'agir tout le temps qu'il demeura dans le pays des Philistins.
27.12 Akisch se fiait à David, et il disait: Il se rend odieux à Israël, son peuple, et il sera mon serviteur à jamais.
1 Samuel 27
David agit avec une rare cruauté, massacrant des tribus bédouines, et raflant le butin. Avec cynisme aussi, puisque, en ne faisant aucun prisonnier, il élimine tout témoin gênant. A son retour d'expédition, il n'hésiste pas à mentir  sans vergogne au roi des Philistins.
Devenu roi après la mort de Saül, David va encore mener de nombreuses guerres.
8.1 Après cela, David battit les Philistins et les humilia, et il enleva de la main des Philistins les rênes de leur capitale.
8.2 Il battit les Moabites, et il les mesura avec un cordeau, en les faisant coucher par terre; il en mesura deux cordeaux pour les livrer à la mort, et un plein cordeau pour leur laisser la vie. Et les Moabites furent assujettis à David, et lui payèrent un tribut.
8.3 David battit Hadadézer, fils de Rehob, roi de Tsoba, lorsqu'il alla rétablir sa domination sur le fleuve de l'Euphrate.
8.4 David lui prit mille sept cents cavaliers et vingt mille hommes de pied; il coupa les jarrets à tous les chevaux de trait, et ne conserva que cent attelages.
8.5 Les Syriens de Damas vinrent au secours d'Hadadézer, roi de Tsoba, et David battit vingt-deux mille Syriens.
2 Samuel 8, 1 à 5

Le roi David représente donc le roi guerrier, victorieux et triomphant de tous ses ennemis. Mais au prix de beaucoup de sang versé. Ce sera la raison pour laquelle ce ne sera pas à lui que reviendra la mission de construire le  temple de Yahweh à Jérusalem.

28.1 David convoqua à Jérusalem tous les chefs d'Israël, les chefs des tribus, les chefs des divisions au service du roi, les chefs de milliers et les chefs de centaines, ceux qui étaient en charge sur tous les biens et les troupeaux du roi et auprès de ses fils, les eunuques, les héros et tous les hommes vaillants.
28.2 Le roi David se leva sur ses pieds, et dit: Écoutez-moi, mes frères et mon peuple! J'avais l'intention de bâtir une maison de repos pour l'arche de l'alliance de l'Éternel et pour le marchepied de notre Dieu, et je me préparais à bâtir.
28.3 Mais Dieu m'a dit: Tu ne bâtiras pas une maison à mon nom, car tu es un homme de guerre et tu as versé du sang. 
 1 Chroniques 28, 1 à 3
Alors, oui, pour le peuple judéen en l'an 30 ap.J.C., le roi David représentait un idéal, celui d'un souverain vainqueur de tous ses ennemis. Le peuple, soumis à l'occupation romaine, aspirait à retrouver un libérateur, qui, tel David, viendrait le libérer du joug romain. On comprend l'enthousiasme de la foule. Beaucoup de gens étaient attirés par ce courant de pensée.
'' Leur envie naturelle était de  voir la destruction de l'ennemi, de venger l'injustice et d'humilier les adversaires. Il n'est pas surprenant que dans une tradition de chefs militaires, et de rois guerriers, les gens préféraient que le messie soit un roi guerrier dans la lignée du roi David, débouchant sur une ère de paix sans fin.''(1)
La foule lors de l'entrée de Jésus à Jérusalem était enthousiaste, comme nous le rapporte l'évangéliste Matthieu ;
21.8 La plupart des gens de la foule étendirent leurs vêtements sur le chemin; d'autres coupèrent des branches d'arbres, et en jonchèrent la route.
21.9 Ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus criaient: Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna dans les lieux très hauts!
Matthieu 21, 8 à 9
Et pourtant Jésus ne partage pas cette vision d'un roi guerrier. D'abord, il demande comme monture un ânon, symbole s'il en est de la douceur et de la paix, le contraire d'une monture de guerre comme un cheval.
21.1 Lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem, et qu'ils furent arrivés à Bethphagé, vers la montagne des Oliviers, Jésus envoya deux disciples,
21.2 en leur disant: Allez au village qui est devant vous; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée, et un ânon avec elle; détachez-les, et amenez-les-moi.
21.3 Si, quelqu'un vous dit quelque chose, vous répondrez: Le Seigneur en a besoin. Et à l'instant il les laissera aller.
21.4 Or, ceci arriva afin que s'accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète:
21.5 Dites à la fille de Sion : Voici, ton roi vient à toi, plein de douceur, et monté sur un âne, Sur un ânon, le petit d'une ânesse.
Matthieu 21, 1 à 5
Comme le rapporte Naïm Stifan Ateek (2) il semble que Jésus lui-même refuse cette filiation davidique, si on en juge par ses propres paroles :
«  Les trois évangiles synoptiques rapportent un débat entre Jésus et les scribes et les pharisiens sur la relation entre le messie et David. Jésus souligne que le messie ne peut pas être le fils de David, parce que David l'appelle '' Seigneur''. « Comment les scribes peuvent-ils dire que le messie est le fils de David ? David lui-même, guidé par le Saint-Esprit, a déclaré : Le Seigneur a dit à mon Seigneur, assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds' »( Mc 12,35-37;Mt 22, 41-46 ; Lc 20, 41-44). Cela ne signifie-t-il pas que Jésus ait remis en question, ou même rejeté, le courant davidique guerrier  de la tradition ? »(3)
Roger Garaudy aussi remet en cause cette filiation. Dans son livre '' Vers une guerre des religions'', il écrit : «  Jésus refuse d'être tenu pour le'' roi des juifs'' .Lorsque Pilate l'interroge : « Es-tu le roi des juifs ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui le dis. ». Pilate dit aux grands prêtres et aux foules : « Je ne vois rien qui mérite condamnation en cet homme »(Lc 23, 3-4). Il est donc clair que la réponse de Jésus ne signifie pas qu'il accepte ce  titre, sans quoi Pilate ne l'aurait pas absous : se proclamer ''roi des juifs'' étant un acte de rebellion contre l'Empereur romain, acte passible de mort.
Ce qui est confirmé par la version de Jean( 18,33-38). Lorsque Pilate pose la question : «  Es-tu le roi de juifs ? », Jésus lui répond : « Dis-tu cela de toi même ou d'autres te l'ont dit de moi ? ».Et il précise : « Ma royauté n'est pas de ce monde ». Pilate revient à la charge : « Tu es donc roi ? », Jésus  lui répond : «  C'est toi qui dis que je suis roi. Je suis né et venu dans le monde pour rendre témoignage de la vérité. » »(4)
Roger Garaudy pose la question de la continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et il ajoute : '' Jésus est-il l'héritier de David ?''(5)
Jésus n'a jamais voulu de cette puissance, il n'a jamais voulu être un messie de puissance. Et Garaudy de poursuivre : «  Nous avons montré dans ''Avons-nous besoin de Dieu ?'',(6) en rappelant la biographie de David établie dans Samuel I et II, combien il était paradoxal de prétendre trouver en Jésus les ''traits fondamentaux'' de ce condotierre sanglant »
Garaudy relève aussi(6) que « le Catéchisme de 1992 nous dit que «  David fut par excellence le roi selon le cœur de Dieu » et qu'on a pu trouver en Jésus-Christ, Messie d'Israël, ses «  traits fondamentaux ». Cette identification est d'autant plus fâcheuse, poursuit Garaudy, que la biographie de David d'après la Bible( il n'existe aucune trace historique de David(7) en dehors de ce qu'en dit la Bible), de 1 S 16 à  2 S 24, en fait un personnage inquiétant. » Nous avons évoqué précédemment les '' exploits '' guerriers de David. « Cette ascendance davidique sera revendiquée par Paul et les évangélistes et elle va peser sur toute l'histoire de l'Eglise. Comment le dieu tribal, Yahweh, peut-il être assimilé au Père qu'invoque Jésus, et ses plus féroces exécutants, par exemple Josué et David, être considérés comme des précurseurs de Jésus ? »(8).
Relevons aussi que pour justifier la thèse de Paul, soucieux d'intéger Jésus à l'histoire juive, disant de son Christ qu'il est «  issu selon la chair de la lignée de David »(Rm 1,2), Matthieu( 1,1-16) et Luc(3,23-38) sont contraints à d'étranges manipulations. Comme l'écrit Garaudy, « l'un,(Luc) énumérant quarante-deux générations de David à Jésus, l'autre, (Matthieu), vingt-six avec des noms si arbitraires que deux seulement( Salathiel et Eliakim) se retrouvent dans les deux listes, tout cela pour aboutir à Joseph, père adoptif de Jésus et non «  selon la chair », selon la «  race » comme le dira Paul, revendiquant son appartenance juive( Rm 9,3) »(9)

En conclusion, nous avons relevé que Jésus lui-même ne revendique nullement une filiation davidique, bien au contraire. Par  ses paroles, par ses actes, il rejette toute idée de domination ou de restauration d'un royaume terrestre. Il ne s'agit pas, pour Jésus, conclut Roger Garaudy,(10) de restaurer le royaume d'Israël et d'être un messie de type davidique, mais de donner de l'espérance à tous les hommes.

Marc

(1)  Naïm Stifan Ateek, Le cri d'un chrétien palestinien pour la réconciliation, Editions l'Harmattan, Paris, 2013, p.153

(2)Naïm Stifan Ateek, prêtre de l'Eglise épiscopalienne( anglicane) du diocèse de Jérusalem et du Moyen-Orient, est né en 1937 à Beit-Schéan en Galilée. Sa famille est expulsée de son domicile en 1948 lors de la guerre israélo-arabe. Il fut le fondateur et directeur du centre oecuménique Sabeel de théologie de la Libération à Jérusalem, créé en 1990. Sur le site de Sabeel France, le lecteur trouvera tous les renseignements ainsi que la revue Cornerstone qui donne des nouvelles régulières sur la Palestine: http://amisdesabeelfrance.blogspot.fr/

(3) Naïm Stifan Ateek, Le cri d'un chrétien palestinien pour la réconciliation, Editions l'Harmattan, Paris, 2013, p.153

(4) Roger Garaudy, Vers une guerre de religion ?, Desclée de Brouwer, p.158

(5)Titre du chapitre 4, Roger Garaudy, de Vers une guerre de religion ? p.160

(6) Roger Garaudy, Avons nous besoin de Dieu ?, p.41 à 43

(7) A l'exception d'un indice relevé sur  des débris d'une stèle  découverte en 1993-1994 à Tel Dan et datée de la seconde moitié du IX e siècle av.J.C. Ces quelques lignes incomplètes gravées dans la pierre ont fait couler beaucoup d'encre. D'abord parce que la pierre est brisée et qu'on a de la peine à
reconstituer le texte manquant, ensuite parce que cette stèle peut mentionner(ou pas) la « maison de David » 

(8) Roger Garaudy, Vers une guerre de religion ?, Desclée de Brouwer, p.168 et suiv.

(9) Roger Garaudy, Vers une guerre de religion ?, Desclée de Brouwer, p.162

(10) Roger Garaudy, Vers une guerre de religion ?, Desclée de Brouwer, p.158