23 décembre 2017

Le principe de transcendance. Roger Garaudy (extrait)


Ma vie d'homme a commencé lorsque je suis devenu militant révolutionnaire pour réaliser les exigences de ma foi de chrétien.
Ma vie a pris tout son sens lorsque j'ai découvert, dans ma foi, le fondement de mon action révolutionnaire.
Cette foi ne consiste pas à adhérer à un catalogue de vérités toutes faites, mais à s'ouvrir à une création, à engager son existence sur un style de vie.
La foi, c'est ce qui nous met en marche.
De quelle foi s'agit-il? Foi en Dieu? Foi en l'homme?
Hokusaï. La grande vague
C'est un faux problème : une foi en Dieu qui n'impliquerait pas la foi en l'homme serait une évasion et un opium; une foi en l'homme qui ne s'ouvrirait pas sur ce qui, en l'homme, déborde l'homme, mutilerait l'homme de sa dimension spécifiquement humaine : la transcendance.
Cette transcendance ne tombe pas du ciel; elle émerge de l'histoire.
Elle émerge des révolutions de l'histoire.
Elle émerge avec plus d'évidence encore des exigences révolutionnaires de notre temps.
Les révolutions modernes, qu'il s'agisse de la Révolution française ou des révolutions socialistes conçues par Marx, étaient fondées sur le postulat selon lequel le développement des sciences, des
techniques, de la production, était en soi un bien et constituait la condition, sinon unique du moins essentielle, du plein épanouissement de l'homme.
Dans le cas de la Révolution française, avant 1789, la bourgeoisie détenait déjà les forces d'avenir de l'économie (l'industrie, le commerce, la banque). La révolution consistait à faire correspondre un nouveau régime politique à cette réalité économique déjà existante, à assurer la cohérence intérieure du système en mettant les rapports sociaux, les institutions politiques et les normes de la culture en harmonie avec les exigences d'un essor sans entraves des forces productives.
Le problème de la révolution ne change pas de nature lorsque Marx fait, dans Le Capital, la démonstration que les structures sociales et politiques instaurées par la Révolution française, et qui avaient jusque-là permis l'essor des forces productives, devenaient désormais un frein à ce développement. Une fois encore c'est au nom d'une loi de correspondance entre les rapports de production et l'état des forces productives que se justifie la nécessité d'une révolution.
Le fondement philosophique d'une telle mutation, dans les deux cas, exclut toute référence à des fins extérieures au système, toute transcendance, puisque cette réorganisation structurelle s'opère à
partir d'une exigence intérieure au système : le développement des forces productives, et la restructuration de tous les autres rapports sociaux pour briser les obstacles à ce développement.
En revanche, lorsque les postulats de la renaissance occidentale sur les vertus du progrès scientifique et technique et de l'expansion économique sont mis en question, lorsqu'il apparaît que ces objectifs de puissance et de profit ont conduit à la destruction
de la nature à force de la considérer uniquement comme un réservoir et un dépotoir; à l'aliénation et à la manipulation de l'homme réduit à n'être que producteur et consommateur; à la crise de l'espérance devant un morne avenir qui ne serait plus émergence
du nouveau, transcendance et création, mais simple prolongement des dérives du passé et du présent, alors il devient de plus en plus clair que les fins de notre société ne peuvent plus être cherchées à l'intérieur de notre système occidental, mais à l'extérieur. Non plus dans une « science » qui n'est pas la science, mais simplement la science occidentale, mais dans une sagesse plus vaste, permettant de penser et de vivre des rapports infiniment plus riches avec la nature, avec les autres hommes, avec tous les possibles d'un avenir qui soit émergence poétique de l'homme.
Le fondement théorique d'une révolution ne pouvait donc plus être une loi de correspondance mais un principe de transcendance, nous donnant conscience que nous sommes pleinement responsables de l'invention du futur.
Le capitalisme a engendré une société sans finalité humaine, dont la croissance sauvage est le dieu caché.
[…]
Dans cette crise de l'homme, sur quoi peut se 
fonder notre espérance?
Pas sur l'optimisme béat de la philosophie des « lumières », du progrès, et de la croissance économique, ni sur une conception dogmatique selon laquelle le socialisme serait « nécessaire » parce que la dialectique de l'histoire serait un cas particulier d'une dialectique plus générale, valant pour la nature et les choses, très proche d'une théologie laïcisée de la Providence.
Pas davantage sur une dialectique de la misère et de la colère, de l'oppression et de la révolte : d'abord parce que la misère n'est pas révolutionnaire (Marx lui-même ne fondait pas son espoir sur
le sous-prolétariat) ; ensuite parce que la consciencerévolutionnaire ne naît pas spontanément, ni  de l'évolution ni de sa négation; enfin parce qu'il n'y a pas de « déterminisme économique » : Marx a maintes fois souligné que ce sont les hommes qui font l'histoire, que tout passe à travers des consciences et des volontés d'hommes. Il y a des conditions "subjectives " indispensables à la révolution. A ceux qui les oubliaient, Lénine reprochait de devenir « opportunistes à force d'objectivité ».
Nous ne pouvons compter, pour fonder notre espérance, sur aucune complicité dans le mouvement spontané, immanent, des choses et de l'histoire. Nous ne pouvons être portés ni par les dérives
suicidaires du monde capitaliste, ni par leur simple négation et les révoltes qu'elle engendre, ni par les simples transferts de pouvoir, d'avoir, et de savoir, à quoi l'on a prétendu réduire un socialisme qui
perpétuerait les aliénations du vieux monde.
Hokusaï. Chöshi dans la province de Shöshü. Vers 1830-1834
Le socialisme est plus que jamais à l'ordre du jour immédiat. Si nous ne voulons pas nous abandonner aux crises convulsives de plus en plus profondes de l'économie, de la politique et de la culture du capitalisme, et si nous ne réduisons pas le socialisme à un autre mode de gestion de ces crises, le socialisme demeure le seul projet capable d'assurer non seulement la nécessaire mutation de notre monde, mais la survie des hommes.

                                        Ce projet reste à inventer et à réaliser.


Roger Garaudy
Parole d’homme, Edition Points-poche, 1975
Pages 225 à 228
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy