3 octobre 2017

Lénine philosophe, par Roger Garaudy. Introduction

A l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre 1917 en Russie, nous publions pendant le mois de larges extraits du livre de Roger Garaudy sur Lénine

La vie de Lénine est celle d'un militant.
Le problème central de sa philosophie est celui d'un
militant : élaborer une méthodologie de l'initiative historique.
C'est pourquoi il redécouvre l'âme vivante du
marxisme, la conception du monde qui fonde cette méthodologie,
selon l'enseignement majeur de Marx : « Les philosophes
n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde de
différentes manières, mais il s'agit de le transformer. »
Ce qui domine toutes les recherches de Lénine, c'est la
conscience de l'approche, puis de la réalisation de la révolution.
Pour Lénine, écrivait Lukacs, « la révolution prolétarienne
n'est plus désormais seulement un horizon de
l'histoire universelle... la révolution est déjà devenue une
question à l'ordre du jour du mouvement ouvrier ».
Dans cette perspective, la tâche du militant est à la fois
d'analyser concrètement les conditions objectives du développement
historique de son pays et de son temps : c'est à
quoi répondent les recherches économiques de Lénine,
depuis 1894 jusqu'à sa mort, et de forger pratiquement
l'instrument de combat qui permettra d'intervenir efficacement
dans ce développement : c'est à quoi répond, chez
Lénine, la construction d'un Parti de type nouveau,
capable d'apporter l'élément subjectif indispensable pour
accomplir une révolution :
« Pour un marxiste, écrit Lénine, il est hors de doute
que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire,
mais toute situation révolutionnaire n'aboutit
pas à la révolution...
 « La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire,
mais seulement dans le cas où, à tous les
changements objectifs..., vient s'ajouter un changement
subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe
révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de
masse assez vigoureuses pour briser... l'Ancien Régime,
qui ne « tombera » jamais, même à l'époque des crises, si
on ne le fait choir.
« Telle est la conception marxiste de la révolution... ».
Les recherches philosophiques de Lénine sont animées
par cette double préoccupation du militant révolutionnaire:
analyser scientifiquement les changements objectifs,
ce qui implique une théorie de la connaissance ;
forger le Parti capable de réaliser les changements subjectifs,
ce qui implique une théorie de l'initiative historique.
La théorie de la connaissance, capable de fonder une
méthodologie des sciences humaines, notamment en économie
politique et en sociologie, était déjà, pour l'essentiel,
élaborée par Marx : « Marx ne nous a pas laissé de « Logique
» (avec un grand L), mais il nous a laissé la « logique »
du Capital... Dans le Capital, c'est à une seule science que
Marx applique la logique, la dialectique et la théorie de la
connaissance du matérialisme... prenant chez Hegel tout
ce qui a de la valeur et le développant ».
Lénine, en ce domaine, applique à la critique des doctrines
de son temps et à l'analyse des réalités de son temps,
cette méthode à la fois matérialiste et dialectique : de sa
critique de 1894 de la sociologie subjective des populistes,
à son analyse de la dialectique du capitalisme parvenu à
l'étape impérialiste en 1916, de sa critique des interprétations
idéalistes de la « crise » de la physique en 1909, à son
élaboration théorique des principes philosophiques d'une
pensée révolutionnaire sur la « transformation de l'idéal
en réel » dans ses Cahiers philosophiques de 1915.
A cette étape dernière du développement de sa pensée,
les recherches philosophiques de Lénine atteignent leur
point culminant, le centre d'où l'on peut ressaisir synthétiquement
son apport propre et original. Marx avait posé
les principes d'une théorie dialectique de la connaissance
et Lénine, mettant fin au long règne du positivisme,
caractéristique du marxisme dit « orthodoxe » de Kautsky,
a retrouvé l'inspiration fondamentale de Marx à partir
de sa propre expérience militante : le fait est d'autant plus
remarquable que Lénine n'avait pu connaître qu'une
faible partie de l'oeuvre philosophique de Marx, puisque
les théoriciens « orthodoxes » de la II e Internationale
avaient gardé sous le boisseau, sans les publier, les
Manuscrits de 1844 et le texte complet de VIdéologie
allemande.
La réflexion sur les causes idéologiques de la faillite de
la II e Internationale en 1914 conduira Lénine aux sources
mêmes de la pensée philosophique de Marx, à une nouvelle
assimilation critique, dans une perspective matérialiste,
de la dialectique de Hegel. Lénine apportera alors une
contribution originale non seulement au développement
de la théorie de la connaissance de Marx, mais surtout à
l'élaboration d'une théorie de la subjectivité révolutionnaire
que Marx ne pouvait élaborer faute de cette base
expérimentale indispensable : la création d'un Parti capable
de donner l'assaut au capital et de commencer la construction
du socialisme.
L'oeuvre philosophique de Lénine se développe au même
rythme que son activité révolutionnaire et l'on peut y
discerner trois étapes principales :

1° De 1894 à 1905 : la mise en oeuvre du matérialisme et
de la dialectique dans la critique de la sociologie subjective
des populistes et de leur faux socialisme (Ce que sont
les amis du peuple, 1894), dans l'analyse concrète de la
réalité russe (Le développement du capitalisme en Russie,
1896-1899), dans la première élaboration d'une théorie
du Parti (Que faire ?, 1902).
A cette étape, l'influence du « marxisme orthodoxe »
de Kautsky et, en Russie, de Plekhanov, est considérable
sur Lénine, bien qu'il commence à échapper à leur dogmatisme
par son souci de coller à la réalité concrète des structures
sociales de la Russie, et aux formes propres du mouvement
révolutionnaire russe.

2° De 1905 à 1914 : l'expérience de base de la réflexion
philosophique de Lénine, c'est « l'initiative historique »
des travailleurs russes dans la Révolution de 1905. (Voir
notamment : Deux tactiques de la social-démocratie dans
la révolution démocratique, 1905 ; L a réorganisation du
Parti, 1905 ; La révolution russe et les tâches du prolétariat,
1906 ; Les études sur le programme agraire du Parti et
sa révision en 1906 et 1907.) Devant le fléchissement idéologique
d'intellectuels hésitants, tentés par les compromis
théoriques et l'éclectisme philosophique, Lénine publie
en 1909, Matérialisme et empiriocriticisme, sur l'interprétation
matérialiste et dialectique du développement des
sciences contemporaines.
Puis, dans une lutte acharnée contre tous les courants
hostiles à la construction d'un véritable Parti révolutionnaire,
Lénine mène de pair le travail d'organisation et la
réflexion théorique sur Les destinées historiques du marxisme
(1913), Les trois sources et les trois parties constitutives du
marxisme (1913), Marxisme et réformisme (1913), et la
préparation du Karl Marx pour L’Encyclopédie Granat. La
rupture est de plus en plus marquée avec le dogmatisme
de Kautsky et de Plekhanov qui les conduit à une
rupture avec la réalité, et à l'opportunisme.

3° De 1914 à 1924, l'expérience de base est celle de la
faillite de la social-démocratie lors de la guerre, celle de la
victoire de la Révolution d'Octobre et des débuts de la
construction du socialisme. Le point de départ est ici une
réflexion profonde sur les fondements théoriques de l'opportunisme
et de la pensée révolutionnaire, qui s'exprime dans
la principale oeuvre philosophique de Lénine, ses Cahiers
philosophiques (1915), au centre desquels se trouve une
réélaboration de l a dialectique de Hegel. Une dialectique
matérialiste est mise en oeuvre concrètement dans les
Cahiers économiques d'où sortira, en 1916, L'impérialisme,
stade suprême du capitalisme, ouvrage économique fondamental
de Lénine, digne prolongement, à une étape nouvelle
de l'histoire, du Capital de Marx. Elle est mise en
oeuvre aussi dans l'ouvrage sociologique fondamental de
Lénine : L'État et la Révolution, dont la rédaction est
interrompue par la Révolution de Février 1917. Une illustration
saisissante de l'union de la théorie et de la
pratique est donnée par le passage de l'étude de L'État
et la Révolution à l'acte politique décisif des Thèses
d'Avril (1917), qui formulait le programme du passage
de la révolution bourgeoise démocratique à la révolution
socialiste.
Jusqu'à sa mort, désormais, Lénine ne cessera de mettre
toujours plus fortement l'accent sur le rôle de l'élément
subjectif dans la lutte révolutionnaire et la construction
du socialisme : La grande i n i t i a t i v e (1919), dégageant, à
une étape nouvelle, une forme inédite de l'initiative historique;
La maladie infantile du communisme (1920), dirigée
contre le gauchisme dogmatique et sectaire ; Le matérialisme
militant (1922), proposant « une étude systématique
de la dialectique de Hegel du point de vue matérialiste ».
Ses derniers écrits, en 1923 (De la coopération, A propos
de notre révolution, Comment réorganiser l'inspection ouvrière
et paysanne, Mieux vaut moins mais mieux) , définissent
concrètement les conditions d'une démocratie socialiste
et d'un véritable humanisme socialiste : faire de
chaque homme un centre d'initiative, de responsabilité,
de création historique.


Roger Garaudy
Lénine, PUF, 1968, pages 9 à 13
A SUIVRE
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy