15 novembre 2015

La foi en l'unité de la vie, par Roger Garaudy

En hommage aux morts et aux blessés des attentats de Paris et par compassion envers leurs proches je ne publierai aucun article pendant les trois jours du deuil national. Ce silence ne doit être interprété ni comme un soutien à la politique internationale actuelle des dirigeants de notre pays, qui porte une responsabilité dans l'accroissement tragique de la menace terroriste en France,  ni comme l' approbation d'une politique répressive des libertés, qui n'amène en réalité aucune sécurité supplémentaire à notre peuple. [A.R]
Jean Lurçat. Le chant du monde-La grande menace. Tapisserie. 1957. Ateliers Tabard, Aubusson

 L'on dit souvent que les religions ont engendré plus de guerres
qu'elles n'ont instauré la paix. C'est vrai. C'est vrai des religions
tribales fondées sur le mythe pervers du « peuple élu »
que reprirent à leur compte le christianisme institutionnel, constantinien,
et après lui, l'islam tardif des traditions sclérosées.
Seul peut être une force de paix, et la plus vivante de toutes,
le Dieu authentiquement transcendant, c'est-à-dire sans
commune mesure avec l'homme, dont, par conséquent, aucune
communauté religieuse ne peut prétendre posséder la vérité
totale. C'est au contraire par la conscience de nos manques et
de nos limitations que chacune d'elles peut éprouver le besoin
de l'expérience de toutes les autres, pour approcher l'universelle
et ineffable présence et son acte incessamment créateur.
Au contraire des « déismes » anciens, la transcendance de
l'homme par rapport à la nature et à l'histoire, par rapport à
tous les instincts et à tous les destins, ne se fonde pas sur la
transcendance d'un Etre qui lui en ferait don, mais sur la transcendance
d'un Acte de création témoignant d'une présence qui
est en nous sans être à nous. Nous ne pouvons la saisir ni par
nos sens ni par nos concepts, mais nous ne pouvons en récuser
les appels et les exigences sans nous mutiler de la dimension
spécifiquement humaine de notre vie.
Telle est la foi pérenne et universelle : l'affirmation du sens
de l'existence, de l'unité du monde, de la création divine de
la vie.
Elle s'est exprimée dans le langage de toutes les cultures à
partir de l'expérience de toutes les communautés humaines. Elle
libère du séparatisme du « moi » et des illusions du partiel.
« Réaliser sa parenté avec le Tout et pénétrer en toute chose
par l'union avec le divin est le but ultime de l'humanité », écrivait
Rabindranath Tagore commentant le « Tu es cela » des
Upanishads de l'Inde.
Le « tawhid » de l'islam, n'est pas seulement l'affirmation
que Dieu est unique, mais que le monde est un, chaque être
particulier n'ayant d'existence que par son rapport au tout, au
Dieu vivant incessamment créateur.
Les hautes spiritualités africaines sont dites « animistes » parce
que toute chose y a une âme, c'est-à-dire est habitée par le
Tout, dans la communauté des hommes avec la nature et avec
les autres hommes.
Les chefs indiens, refusant de vendre aux blancs les terres,
pensaient en termes d'humanité et de divinité et non de propriété
: « Comprenez bien la raison de mon amour pour la
terre. Je n'ai jamais dit que la terre était mienne pour en user
à ma guise. Le seul qui ait le droit d'en disposer est celui qui
l'a créée... la terre dit : le Grand Esprit m'a placée ici pour produire
tout ce qui pousse sur moi, arbres et fruits... c'est de moi
que l'homme a été fait. Le Grand Esprit, en plaçant les hommes
sur terre, a voulu qu'ils en prennent soin et qu'ils ne se
fassent pas de tort l'un à l'autre. »
Jésus révèle ce qu'il y a de personnel dans cette rencontre de
l'homme avec Dieu. Il rend visible par sa vie et sa mort les exigences
de Dieu si nous voulons — en en rendant témoignage
par notre action — connaître ce passage du non-sens au sens,
de la mort à la vie : la résurrection, surgissement en nous du
Dieu vivant.
Cette évocation de la pluralité des religions du monde, des
perspectives différentes de l'expérience du transcendant que nul
ne peut prétendre saisir dans sa totalité, n'implique aucun
éclectisme ou syncrétisme, mais l'humble et indispensable
reconnaissance de la relativité non de la foi, mais des cultures
à travers lesquelles elle s'exprime, et de la richesse de l'approche
des autres cultures.
Leur connaissance fraternelle seule peut nous permettre
d'approfondir notre propre foi, de lui conserver toutes ses
dimensions : cosmique par la conscience de son unité avec toute
la création, communautaire contre tout individualisme par la
conscience de son unité avec tout homme, personnelle par la
conscience que ce qu'il y a de plus intime, de plus « personnel
» en nous, est cette divine présence du pouvoir de dépassement,
de transcendance active par rapport à nos servitudes,
à nos déchéances, à nos échecs.
Les expériences de la foi, toutes les expériences, de l'Asie,
de l'Afrique, de l'Amérindie comme de l'Europe nous appellent
et nous apprennent à n'agir qu'en fonction du Tout : toute
action est mauvaise si elle vise à faire prévaloir les intérêts de
la partie contre le Tout, par exemple ceux de l'Occident contre
le Tiers Monde, ou ceux de la propriété et du profit de
quelques-uns aux dépens des autres et au prix de la destruction
de la nature par l'épuisement ou la pollution.

Une guerre de religion, insidieuse et mortelle, domine cette
fin du XXE siècle.
De son issue dépend l'avenir et l'existence même du
XXIe siècle.
D'un côté le monothéisme du marché, qui atomise et
affronte des individus, des groupes et des nations en une guerre
de tous contre tous, appelée « libre-concurrence ». La « croissance
» des appétits rivaux, des inégalités, des violences.
L'entropie, dérive vers la mort par la croissance du désordre.
De l'autre : la foi en l'unité de la vie. Une autre vision du
monde qui donne à la vie de chacun son sens : un monde qui
n'est pas fait de nécessité et de hasard, c'est-à-dire de ce qui
n'est pas humain.
Pour être homme nous avons besoin de cette foi, quel que
soit le nom que l'on donne au Dieu auquel elle s'adresse, et
même si on lui refuse ce nom.
Car il s'agit du même éveil :
— concevoir un autre bonheur que d'augmenter son pouvoir
d'achat en oubliant que l'autre moitié du monde n'a pas
ce dégradant privilège ;
— ne pas accepter l'unité hégémonique des dominations,
avec ses nationalismes d'exclusion, ses intégrismes, ses inégalités,
et le chaos des violences qu'ils engendrent, mais travailler
à l'unité symphonique du monde où chacun apporte sa
propre culture et sa foi.
Fernand Léger, Composition abstraite, tapisserie, 1962, Ateliers Tabard, Aubusson

L'Occident, maître aujourd'hui du monde, et donc premier
responsable de ses dérives, a commis deux erreurs d'aiguillage :
— après que Jésus eut ouvert la brèche qui défatalisait l'histoire,
revenir, avec Paul puis Constantin, aux dieux anciens de
la puissance, garants, en leur extériorité souveraine, des dominations
terrestres ;
— après un effort, en lui ôtant ce joug, pour rendre à
l'homme son autonomie créatrice, la Renaissance a recréé
d'autres servitudes. Le déchaînement simultané du colonialisme
et du capitalisme exigeait une raison instrumentale, technique,
dont ils avaient besoin pour maîtriser la nature et les hommes.
Alors pesa sur le monde un autre destin, non plus imposé par
la providence d'un Dieu, mais par le règne de cette « raison »
mutilée de sa dimension essentielle : la recherche des fins.
D'une « science » devenant une religion des moyens.
Mais ils ne savent pas qu'ils ont changé d'opium.
Les grands pontifes du monothéisme du marché, avec l'efficace
clergé de leurs technocrates ordinanthropes (c'est-à-dire ne
posant jamais la question du sens et des fins), sont devenus les
maîtres du monde par la puissance des armes, de l'argent, et
des médias. Ils nous conduisent, par une logique aveugle d'inégalité
croissante des hommes et d'épuisement de la nature, à
l'avortement programmé du XXIe siècle.
Est-ce une utopie de les affronter ?
L'éveil de la foi ne s'impose jamais par les armes, les croisades
ou les inquisitions. La levée commence dans la conscience
des hommes avant les grandes explosions populaires.
Ce n'est pas une utopie prédicante ou moralisante car les
armements les plus sophistiqués, les machines, les instruments
de torture ou de conditionnement médiatique, sont manipulés
par des hommes et lorsque une certitude se casse dans la tête
ou le coeur de ces hommes, ces armes tombent de leurs mains.
En ce dernier siècle, des guerres du Vietnam à celle d'Algérie,
ou de l'impuissance de la plus puissante armée du Shah d'Iran
devant un peuple aux mains nues, les exemples ne manquent
pas de victoires imprévues du plus faible. Imprévues pour les
stratèges militaires ou politiques parce que la foi n'entre pas
dans leurs circuits électroniques.
A l'échelle des millénaires, le bouddhisme « éveilla » sans
combat le plus vaste des continents ; la foi des martyrs de Jésus,
avant sa captation constantinienne, se répandit sous le talon de
fer de l'empire romain ; la foi de quelques milliers de disciples
du prophète Mohammed, malgré la puissance numérique et
technique infiniment supérieure des empires de la Perse et de
Byzance, déferla en quelques années de la mer de Chine à
l'océan Atlantique.
Comme il est dit dans les sagesses et la foi de tous les mondes,
dans les mêmes termes, des Védas à l'Evangile : le
Royaume est déjà là, « au-dedans de nous et en dehors de
nous ».

Roger GARAUDY, extrait de « Avons-nous besoin de Dieu »,
pages 203 à 207

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy