4 juin 2015

Entre Marx et Jésus ?

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Le Projet espérance  de Roger Garaudy

par Yves Florenne, mai 1976 
 
L’Espérance de Roger Garaudy est, on le sait, une espérance en quelque sorte totale, qu’on peut regarder, selon sa pente, comme contradictoire, merveilleusement unifiante, utopique, réaliste transcendante, doublement impie et hérétique (à l’égard de deux religions inconciliables) ou tout simplement évangélique : puisqu’il possède l’espérance chrétienne et nourrit celle d’un communisme pur. On sait aussi qu’après une longue marche sur une route traversée il a trouvé son cheminement égal et assuré entre Marx et Jésus.
C’est dans cette perspective que s’inscrit son « projet » ; et comme il est donné pour un contre-projet, le seul salutaire, c’est que tous les autres élaborés aujourd’hui sont, plus ou moins, des projets désespérance.
Qu’on ne s’y trompe pas : ce projet-là est résolument terrestre, comme d’ailleurs le christianisme même de Roger Garaudy. Ce sont donc les périls mortels courus par cette terre et l’humanité dont elle est le lieu que l’auteur considère à son tour avec angoisse. L’angoisse « la plus grave », celle qui n’avait « jamais pesé sur les hommes » : celle de la survie de la planète. Pourtant, on s’étonne toujours d’une telle affirmation. C’est, au contraire, la fin de la planète et de l’homme terrestre qui a toujours été annoncée et qui est, pour les chrétiens, article de foi et même d’espérance. Seulement, il en est de cette fin totale comme de la mort : nous ne concevons pas qu’elle puisse être pour aujourd’hui, ni même que cela nous concerne personnellement. Seulement les autres. Et, en l’espèce : les autres d’un lointain futur. Or nous pourrions bien y être.
Il faut sans doute une certaine force d’âme et d’imagination pour accepter la pensée, et peut-être y trouver quelque exaltation, d’être les témoins de cette fin, les derniers hommes. Avec cette différence essentielle, cette nouveauté écrasante, que, cette fois, elle serait le fait de l’homme, non de Dieu ou de la nature. Bref, comme tout le monde, Roger Garaudy ne prend en compte qu’un avenir quasi éternel, encore qu’il soit menacé de mort et serait en tout cas désastreux s’il s’inscrivait dans la trajectoire que le présent lui assigne.
D’ailleurs, la « bombe » supposée neutralisée, c’est encore plus qu’il n’en faut pour nous détruire que l’énergie nucléaire « pacifique ». Le réquisitoire, ou plutôt la prophétie, vise encore des maux moins foudroyants mais lentement asphyxiants, tels que l’automobile, cette « vache sacrée », et tout ce qui fait de la société de croissance et de « stimulation systématique du désir » une « société criminogène » et suicidaire.
Alors, la décroissance ? Non, certes, mais une autre croissance. Ce sont, Dieu me pardonne, les mots mêmes prononcés par M. Giscard d’Estaing, qui les avait empruntés, il est vrai, à Robert Lattes. Pour celui-ci comme pour Roger Garaudy, on imagine que ces mots-là ont un contenu un peu différent.
La critique porte sur les deux types actuels de société, dans la mesure où l’une et l’autre communient dans la même « religion » de la même croissance, qui n’est que croissance pour la croissance, avec des motivations et des critères exclusivement économiques, sans aucune « finalité humaine ». En outre, ou plutôt en conséquence, . car tout est lié : dans ces deux sociétés apparemment opposées, toute décision vient d’en haut. L’échec est double et total : il n’y a pas plus de « libre entreprise » ici qu’il n’y a là de socialisme. Enfin, il faut dire très clairement que dans un marxisme scientiste prétendant que tout problème humain peut être résolu « scientifiquement », dans un marxisme « unidimensionnel » faisant de l’athéisme un dogme, cet athéisme devient un « opium du peuple ». Où il rejoint Santiago Carrillo – dans le P.C. espagnol actuel, Roger Garaudy serait à l’aise – déclarant que « le dogmatisme marxiste peut devenir un opium du peuple ».
Il faut donc revenir à la pureté de l’évangile – socialiste. Sur cette pierre sera bâti le projet espérance. Il consiste d’abord à ramener l’inspiration et le fonctionnement de l’« en haut » à la base. Et d’abord le marché : soustrait aussi bien à l’anarchie libérale et au despotisme non éclairé du profit qu’au dirigisme de l’Etat.
Il s’agit donc d’un projet autogestionnaire, qui est décrit avec précision, à partir d’une note de Michel Rocard. Alors, l’entreprise ne sera plus une « société de capitaux » mais une « société de personnes ». On pourra enfin parler de libre entreprise. Mais l’autogestion est le principe même de la démocratie, qui déborde donc l’économique, embrasse le politique et toute la vie sociale, institue partout la démocratie directe et authentique, substituée à la « démocratie » déléguée.
Roger Garaudy ne prétend pas écrire un traité ni formuler un programme : simplement, tracer des « pistes de réflexion ». Mais la fin, et les moyens qu’elle implique, sont très clairement définis et ne tolèrent pas le compromis. Les « fondements objectifs de notre espérance » sont solidement posés. Le projet est essentiellement porté par un triple pilier ; une certaine conception : de l’homme, de l’histoire, de l’avenir. L’homme (le « sens de l’histoire » rejeté) étant le créateur de cette histoire – la sienne – et de cet avenir. Mais c’est ici qu’est mise en lumière l’idée-force (qui sera répudiée avec le plus de force aussi par les « dogmatiques ») de transcendance. Elle est dans la trame du livre entier, et définie dans les dernières pages, « non pas seulement attribut de Dieu, mais dimension essentielle de l’homme ».
Telle est l’esquisse vigoureuse du nouveau modèle de civilisation qu’il est urgent d’inventer et de choisir. Demain peut-être, après-demain sûrement, il sera trop tard. Pour que l’avenir soit, il faut s’arracher à une conduite qui fait de lui une « extrapolation suicidaire du présent ». Savoir concevoir et construire un vrai socialisme, tel qu’il n’en existe pas même l’ombre, impliquant « la poursuite d’autres fins ». Autrement dit : des fins autres que la fin tout court.

* Robert Laffont, Paris, 1976, 226 pages, 30 F.

Yves Florenne       Source: http://www.monde-diplomatique.fr/1976/05/FLORENNE/33782
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy