29 mars 2015

Ce soir sur France 5:"Mémoires tsiganes, l'autre génocide"

Dimanche 29 mars de 22:28 à 23:44 sur France 5

Le génocide des Sinti et des Roms demeure un génocide oublié et encore largement ignoré et peu étudié. D'abord dénombrés, puis fichés au début du XXe siècle, les Tsiganes d'Europe sont ensuite persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale de la manière la plus radicale qui soit par les nazis et leurs alliés européens. A travers la parole des derniers survivants et des archives inédites, ce documentaire ébauche la reconstitution du long processus d'anéantissement de l'un des plus vieux peuples d'Europe. Il s'interroge également sur les répercussions de cette barbarie aujourd'hui sur les politiques européennes. 

Plus de détails: ici 

28 mars 2015

Les obstacles à la da'wa - دَعْوة - en Occident, selon le musulman Garaudy



Roger GARAUDY
DAWA en Occident [La da'wa- دَعْوة - est l'invitation faite par les musulmans aux non-musulmans d'entendre le message du prophète. NDLR]

Le problème de la "dawa" (en Occident comme ailleurs) n'est pas un problème d'organisation ou de "marketing" mais un problème de fond: quelle image donnons-nous de l'Islam? Comment présentons-nous le message du Coran?
Le message du Coran, s'il n'est pas lu seulement avec les yeux des morts,(c'est â dire avec les yeux de ceux qui ont eu pour tâche, depuis des siècle, de résoudre les problèmes de leur temps, mais évidemment pas de résoudre ceux de notre temps), ce message est universel, mais une longue tradition (en particulier arabe) en a fait une religion particulière, parfois même "régionale".
Pourquoi? Parce que une lecture littéraliste, "talmudique", du Coran a trop souvent mélangé la loi divine, la "shari'a", commune, comme le dit le Coran (42,13), â toutes les religions révélées (et même aux sagesses du monde puisque Dieu a envoyé des prophètes à tous les peuples) avec le "fiqh", la législation propre au 7ême siècle (ou au lOème ou au 16ème siècle) et aux peuples arabes.
La grandeur du Coran est précisément de hiérarchiser et de montrer le lien spécifique entre la loi divine "Shari'a", éternelle et universelle, valable pour tous les temps, tous les lieux et toutes les religions, et le "fiqh" c'est à dire les législations par lesquelles les hommes ont tenté,à chaque époque et dans chaque pays, d'appliquer la loi divine transcendante dans des situations historiques différant selon les époques et les sociétés.
Cette liaison entre la transcendance et l'histoire, entre la religion et la politique, est la grande originalité du Coran.
- Dans la Thora juive, toutes les "lois", morales, politiques, rituelles, sont également contraignantes et prétendent, les unes comme les autres, à une valeur absolue et éternelle. Ainsi est bloquée 1'histoire.
- Dans les Evangiles des Chrétiens au contraire sont révélés 1es principes moraux éternels, mais sans indication sur les moyens propres â réaliser ces principes dans une situation historique particulière. Ainsi on fait abstraction de l'histoire.
- Le Coran donne des "exemples" de l'application des principes éternels de la "loi divine", liant ainsi la transcendance (la loi divine éternelle) et l'histoire (le fiqh: la législation historique, oeuvre des hommes dans chaque société).
Ces "exemples" tiennent peu de place dans le Coran (moins de 200 versets "législatifs" sur plus de 6.000 dans le Livre).
Ils ne traitent d'ailleurs que de quelques problèmes particuliers (loi sur l'héritage, le mariage, les sanctions pénales, etc...).
S'il avait voulu donner autre chose que des "exemples", des échantillons, de cette méthode d'application des principes invariants â des cas particuliers, il aurait explicité les bases, par exemple, d'une Constitution politique ou d'une doctrine économique.
Or, sur ces deux problèmes essentiels, le Coran ne formule pas des "lois" mais simplement des orientations: la "shura", qui n'est pas définie, exclut simplement tout pouvoir personnel absolu, l'obligation du "zakat", l'interdiction du "riba",
(qui n'est pas défini), la condamnation de la thésaurisation, excluant seulement l'accumulation de la richesse à un pôle de la société et de la misère â l'autre, sans dire par quelles institutions et par quelles législations cet ordre politique
et cet ordre économique peuvent être réalisés.
Cela montre clairement la part de responsabilité que le Coran laisse â l'homme pour construire la société à partir de la "shari'a fondamentale" et de ces orientations.
La shari'a fondamentale, ces orientations, et les "exemples" d'application, figurent tous dans le Coran, mais il est aberrant de mettre tout cela sur le même plan et d'appeler indistinctement et aveuglément "shari'a", un mélange de l'invariant éternel et les exemples d'application qui tiennent compte, par une véritable "pédagogie divine" des mœurs et des lois antérieures pour faire passer l'essentiel du message.
Un exemple limite: le verset 50 de la sourate 33: "Tu possèdes légalement tes épouses et tes esclaves," ou le verset 24 de la sourate 4 où, après avoir énuméré les femmes qui sont interdites, le texte dit que sont interdites" les femmes mariées, sauf si elles sont vos esclaves. "De tels textes non seulement portent la marque d'une époque historique ou règne l'esclavage, mais sont une évidente concession aux moeurs de cette époque, et ne peuvent comporter aucune application à notre époque.
Tabari a pris soin, dans son commentaire de chaque verset, d'étudier les circonstances historiques concrètes dans lesquelles il était descendu.
Si nous lisons aujourd'hui avec le même souci critique et historique, les deux cents versets dits "législatifs", alors nous pourrons comprendre combien le Coran représentait une humanisation des mœurs de l'époque, même si, pour faire passer l'essentiel du message, il ne balayait pas tout le passé.
Par exemple le Coran maintient la loi du talion, qui existait déjà dans la Thora juive et dans l a "Jahiliya", car les moeurs de l'époque, en Arabie, n'auraient pas permis de l'abolir, mais il ajoute (Sourate 42, verset 40-43) que si le talion est un droit, il est moralement préférable de pardonner, ce qui est la voie d'un Dieu "Clément et Miséricordieux".
Autre exemple: dans la société préislamique d'Arabie les femmes n'avaient aucun droit â l'héritage. C'est donc une avancée historique notable lorsque le Coran leur   reconnait une part. Et, dans une société ou toutes les charges sociales incombaient à l'homme, il était juste de rétablir l'équilibre en lui accordant une part plus importante.
D'une manière plus générale les différents versets "législatifs", lus dans leur contexte historique, peuvent être répartis en plusieurs catégories:
1) Ceux qui constituent une application directe des principes de la "shari’a" dans une situation historique donnée.
Par exemple, l'esclavage étant une institution qui ne pouvait alors être niée, le Coran donne des exemples de son humanisation: "un esclave pieux vaut mieux qu'un homme libre impie." (11,221). Ou encore l'interdiction faite aux propriétaires d'esclaves de les contraindre â la prostitution.
2) Ceux par lesquels le Coran ratifie une coutume antérieure, par exemple les recommandations sur le port du voile par les femmes.
Cette recommandation n'a rien de spécifiquement islamique: cette pratique, dans les  pays de l'Est de la Méditerranée était coutumière depuis des siècles.
Par exemple, plus de six siècles avant le Prophète Mohammed, Saint Paul écrivait déjà: "une femme qui ne porte pas le voile doit être tondue". (1er Epitre aux Corinthiens XI,6}.
3) Ceux qui sont une concession aux moeurs de l'époque que l'on ne pouvait prendre de front et balayer d'un seul coup.
Par exemple le sort des femmes esclaves et des prisonnières de guerre livrées â la merci du maître ou du vainqueur(voir plus haut).
Les mains coupées du voleur, pratique courante dans l'Arabie préislamique. (Aujourd'hui tenter de justifier cette pratique en prétendant que la rigueur de la
sanction est dissuasive est un mensonge absolu: les Etats-Unis, pays où la peine de mort est le plus systématiquement appliquée (plus de 2.000 au cours des 10 dernières années), est le pays qui détient le record mondial de la criminalité).
Appeler "shari'a" cet ensemble hétéroclite, enlève toute crédibilité à une "dawa", car ce littéralisme aveugle donne de l'Islam une image repoussante, et cette lecture sans esprit critique et historique défigure le Coran.

Elle empêche des milliers de gens de voir que dans la nouvelle "Jahiliya" de la civilisation occidentale décadente, la véritable "shari'a" (Dieu seul possède, Dieu seul commande, Dieu seul sait) peut unir toux ceux qui pensent que leur vie a un sens et que seule la loi divine (Shari'a) peut leur donner ce sens en l'arrachant â la loi de la jungle, à la loi du plus fort, â la loi du chaos.
Si, au contraire, l'on confond cette "shari'a fondamentale" avec le "fiqh" des siècles passés, l'on fait oeuvre de division, on isole l'islam, et on laisse des milliers d'hommes et de femmes livrés au désespoir. Dans ces conditions la "dawa" est vouée â l'impuissance et à l'échec.
C'est seulement en restaurant la "shari'a" dans sa vérité que l'islam peut trouver en notre siècle des conditions aussi favorables à son expansion qu'au premier siècle de l'Hégire.

Roger Garaudy
Archives R.G. Texte dactylographié
Non daté

26 mars 2015

Un texte inédit de Roger Garaudy sur Teilhard de Chardin. L'unité de la science et de la foi



Le Père Teilhard de Chardin, en découvrant le point où le mouvement de la recherche scientifique et le mouvement de la foi se rejoignent et fusionnent jusqu’à n’être plus qu’un seul mouvement de l’homme tout entier, a ouvert une voie nouvelle. J’avoue n’en avoir pas d’abord aperçu la portée, ni dans mes « Perspectives de l’homme », ni même dans mon livre « De l’anathème au dialogue », où je sépare trop la connaissance et la foi.

Acheter ce livre
Dans la perspective de l’orthogénèse de fond du Père Teilhard, dans ce mouvement ascendant défini par la « loi de complexité-conscience », et dont l’homme est le plus beau phylum et le plus beau fruit, l’esprit humain saisit d’une même vue, par la science l’unité et le sens de l’évolution qui le porte et, par la révélation qui éclaire prospectivement sa route, l’unité de l’alpha et de l’omega, l’unité de la Révélation et de la parousie finale, si bien que la distinction provisoire de la connaissance et de la foi s’abolit peu à peu : la foi devenant de plus en plus transparente à la pensée claire jusqu’à ce que, dans la vision béatifique de l’homme, jusque là pèlerin du temps, enveloppe d’un seul regard d’éternité, triomphant de la mort, l’unité totale de l’univers et de l’esprit. Ce regard, qui est à la fois celui de son intelligence la plus lucide et de sa foi la plus pure, saisit dans l’unité de la connaissance et de l’amour, la poussée humaine vers « l’en-avant » et l’appel divin vers « l’en-haut », unité accomplie dans le Christ qui est individuellement promesse et accomplissement.
Je m’excuse d’avoir ainsi empiété sur le terrain de la théologie, mais je devais ce témoignage à qui m’a découvert ce sens profond du message du Père Teilhard. Le Père de Lubac a pu me reprocher avec juste raison de n’avoir pas, jusqu’ici, compris l’intuition centrale de l’œuvre de Teilhard : celle qui nous fait saisir en nous l’Etre dans son opération et qui nous suggère, dans l’unité croissante de la science et de la foi, de la connaissance et de l’amour, ce sentiment unique évoqué par notre poète Claudel :
 « Je m’attendais à une réponse, mais je reçus dans mon âme et mon corps
    Plus qu’une réponse : le tirement de toute ma substance
    Comme le secret enfermé au cœur des planètes,  le rapport propre
    De mon être à un être plus grand. »
Je voudrais ajouter que chez le Père Teilhard, cette passion de l’univers par laquelle chaque goutte d’eau prend conscience qu’elle est habitée et portée par le mouvement entier de la mer, ce langage indivisiblement scientifique et prophétique pour lequel l’homme se sent entraîné par l’amour au-delà de ses propres limites, constitue le défi le plus fort qui puisse être accueilli par un incroyant. Le Père Teilhard nous aide à comprendre, dans l’esprit et la langue de notre temps, ce que peuvent être la Révélation et la Foi, comme si la science et la foi avaient un même destin, délivraient le même message, évoquaient une même Présence, nous animaient du même mouvement joyeux.

Roger Garaudy

Archives R.G. Texte dactylographié non daté

24 mars 2015

"Transcendance et communauté, n’est-ce pas ce dont l’Occident a besoin ?". Islam et crise de l'Occident, par Roger Garaudy



 

BISMILLAH ER RAHMEN ER RAHIM

Je ne parlerai pas, ici de l'Islam en général, mais seulement des possibilités nouvelles de son expansion, aujourd'hui, dans le monde occidental, et des raisons, tenant à l'essence même de la foi islamique, qui fondent de telles possibilités.

Au moment de sa naissance, l'Islam a sauvé le monde d'une décadence générale et du chaos.
Les grands empires jusque là dominants se désintégraient: l'empire Byzantin, l'empire Perse, l'Inde après les Guptas, l'Afrique du Nord, les royaumes wisigoths d'Espagne.
Le Coran en proclamant, de la façon la plus intransigeante, la transcendance de Dieu, et en fondant sur elle un type nouveau de communauté, redonna à des millions d'hommes la conscience de leur dimension proprement humaine, c'est-à-dire divine, et l'âme d'une nouvelle vie collective.
Transcendance et communauté, n'est-ce-pas la contribution que l'Islam peut aujourd'hui apporter à l'invention d'un avenir à visage humain, dans un monde ou l'élimination du transcendant, la destruction de la communauté par l'individualisme, et un modèle démentiel de croissance, ont rendu le statu quo invivable et impossibles les révolutions de type occidental.

19 mars 2015

Islamiste, djihadiste, takfiriste,...quelques définitions simples pour temps troublés

Toujours le vocabulaire! Les islamistes, et maintenant les takfiristes…
par Yves Montenay

Une précision en principe superflue pour nos lecteurs, mais qui embrouille beaucoup de messages ou de commentaires sur la Toile : l'appellation « islamiste », qui est claire entre spécialistes, mais qui l'est moins chez les journalistes et le grand public.
Chez les spécialistes « islamistes » signifie membres ou sympathisants d'un parti politique, comme « communistes » ou « gaullistes », lorsque ce parti politique veut mettre «la religion au pouvoir » ou avoir « le Coran comme constitution ». Ces islamistes peuvent privilégier les élections (Tunisie, Maroc) ou chercher à prendre le pouvoir par la violence ; dans ce dernier cas le mot « djihadiste » s'est répandu. Dans les pays musulmans on utilise le mot « takfiriste » (de « takfiri » : excommunication) pour les islamistes qui prônent l'élimination de tous les non-musulmans, (même pas de dhimmitude pour les chrétiens) ainsi que celle de la majorité des musulmans, considérés comme apostats.
Mais les journalistes comme le grand public appellent souvent « islamistes » des musulmans traditionalistes, même s'ils ne font pas de politique. La confusion est encore plus grande avec le mot « islamique » qui veut tout simplement dire « musulman » sans autre précision, mais que beaucoup confondent avec « islamiste ».

http://luccolles.canalblog.com/archives/2014/09/23/30642025.html 

Vous pouvez consulter l'excellent "Echos du monde musulman" de Yves Montenay. Le lien vers le dernier n°: http://yvesmontenay.fr/2015/03/06/echos-du-monde-musulman-n-251-6-mars-2015/

L'exploration de la subjectivité et de la transcendance centre de la réflexion de Garaudy et essentiel de son apport au marxisme



L'oeuvre entière de Garaudy est un appel et une
contribution à la construction de ce modèle du socialisme
dans un pays hautement développé.
Le caractère essentiel de ce modèle sera de
construire le socialisme pas seulement pour le peuple
mais par le peuple, de telle sorte que chaque travailleur,
d'abord au niveau de la production, puis, par
voie de conséquence, au niveau de l'Etat et de la
culture, soit un centre autonome d'initiative, de
responsabilité et de création.
« Marx, écrit Garaudy fonde sa prévision de l'effondrement
du capitalisme et de l'avènement d'un
nouvel ordre humain, non pas sur une exigence idéale,
à la manière des utopistes, non pas sur un déterminisme
mécanique, mais sur la certitude que les
travailleurs sauront découvrir, dans les contradictions
vécues de leur situation comme producteurs,
mais comme producteurs dépouillés de leur produit
et du moment spécifiquement humain de leur travail,
les formes possibles du dépassement de cette
contradiction. »
Cette contradiction, ajoute Garaudy, n'est pas opposition
de la réalité à une « nature » ou à une
« essence » humaine éternelle, mais opposition, à l'intérieur
de la réalité même, et en chaque moment de
l'histoire, entre ce qu'il est possible à l'homme d'accomplir
en fonction des forces productives dont il
dispose et les obstacles que les rapports de production
élèvent contre cet accomplissement.
1. Pour u n modèle français du socialisme, p. 96.

La prise de conscience de l'exigence de ce combat
n'est pas spontanée : une conscience qui ne refléterait
qu'un donné immédiat ne saurait nous conduire
au-delà de ce donné. La conscience ne peut jouer
un rôle actif dans le devenir que si elle est capable
de transcender le donné et d'anticiper un possible.
A l'exemple de ce qu'a fait Marx dans le Capital, il
appartient à un marxiste de dégager, à chaque étape
nouvelle du développement historique, les contradictions
qui se font jour, contradictions anciennes du
capitalisme, non encore dépassées, et contradictions
inédites, afin de montrer par quelle dialectique le
système engendre en même temps des possibilités
infinies de développement du pouvoir de l'homme, et
des conditions qui conduisent à la servitude, à la
mutilation, à l'écrasement de ce qui, en l'homme,
est spécifiquement humain : le travail créateur.
Au-delà de cette critique dialectique peut se concevoir
le communisme dans sa plénitude, car le
communisme n'est pas seulement la propriété collective
des moyens de production et la société sans
classes, sans contrainte et sans Etat, qui en est le
corollaire. C'est une société dans laquelle l'épanouissement
de l'homme intégral signifie la fin de l'aliénation
du travail.
La tâche essentielle du philosophe marxiste, selon
Garaudy, c'est d'aider à la prise de conscience de
cette dialectique de l'histoire, afin que cette conscience
elle-même devienne toujours davantage moment
« actif » de cette dialectique, et d'aider à concevoir
les possibles qui naissent, en chaque moment, des
contradictions du réel, afin que chacun se sente
personnellement responsable de la construction de
l'avenir.
De là l'importance primordiale, dans la pensée de
Garaudy, des réflexions sur la transcendance et sur
la subjectivité.
Transcendance ne signifie rien d'autre que rupture,
montée, dépassement. Elle exprime le moment proprement
humain de l'acte de l'homme dès qu'il émerge
de l'animalité : la conscience du but précédant le
travail accompli. Ce moment de rupture avec le donné
immédiat est la condition première non seulement
de tout travail spécifiquement humain, mais de toute
participation personnelle à une lutte révolutionnaire.
La réflexion sur la transcendance est, du point de
vue théorique, critique fondamentale du positivisme,
et, du point de vue pratique, lutte contre toute forme
de conformisme, de fatalisme ou d'acceptation, contre
toute conception de la liberté qui serait seulement
conscience de la nécessité. C'est pourquoi Garaudy a
consacré une part si importante de son travail à la
connaissance et à la critique de la foi religieuse qui
a, à la fois, avec le christianisme notamment, affirmé
la transcendance et l'a mystifiée, aliénée. Affirmé en
concevant la liberté non plus seulement comme
conscience de la nécessité mais comme participation
à l'acte créateur. Mystifié et aliéné en faisant de cette
création un attribut de Dieu et non pas simplement
la dimension proprement humaine de l'homme.
La subjectivité, c'est d'abord ce décollement à
l'égard de l'immédiat, cette distanciation à l'égard
du donné, qui rend possible sa transformation. Ce
n'est nullement évasion ou rumination intérieure,
mais conception des possibles au nom desquels peut
se construire l'avenir. « Il faut rêver », disait Lénine.
Car l'essence du socialisme, c'est précisément d'être
le régime capable de faire de chaque homme un
homme, c'est-à-dire un créateur, un moment décisif
de l'initiative historique, de la création continuée
de l'homme par l'homme.
L'importance accordée par Garaudy à l'esthétique
ne signifie donc nullement une fuite, une manière de
prendre ses distances avec la politique, mais au
contraire la reconnaissance du fait que, de la tragédie
grecque au surréalisme, de la statuaire africaine
à Van Gogh ou à Picasso, la poésie et l'art sont
l'affirmation la plus pleine de cet arrachement au
donné et de cette transcendance, de cette découverte
des possibles et de cette subjectivité, sans lesquelles
l'homme ne pourrait jouer son rôle actif, militant,
créateur, dans la construction des modèles de son
propre avenir.
La tragédie, n'est-ce pas l'assaut donné par la
liberté contre les structures ? Le héros tragique
n'est-il pas un « indicatif de transcendance », c'est-àdire
celui qui introduit dans le monde un nouveau
terme de référence situé au-delà de la coutume ou
de la loi, celui dont la décision ou l'acte n'est pas
sur le prolongement des habitudes, des attentes, des
questions du passé, mais marque une rupture radicale,
l'irruption d'un avenir neuf par lequel nous
sommes interpellés, sommés de remettre en question
les règles et les certitudes que l'on croyait acquises.
L'art ne laisse pas le spectateur intact. C'est par là
que, d'Antigone à Pavel Vlassov, il peut être une
propédeutique de la révolution.
C'est pourquoi d'ailleurs l'attitude à l'égard des
créateurs, à l'égard de la fonction esthétique et de
la fonction prophétique, est la pierre de touche de
la pleine réalisation d'un système social spécifiquement
humain, c'est-à-dire d'un système socialiste.
Avec l'exploration de la subjectivité et de la transcendance
comme moments de la dialectique de
l'histoire et de la création continuée des modèles
humains, nous découvrons le centre de la réflexion
de Garaudy et l'essentiel de son apport au marxisme.

Conclusion de "Garaudy et le marxisme du 20ème siècle "
de Serge Perottino, Editions seghers, 1969 et 1974
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy