03 octobre 2014

Roger Garaudy évalue son propre apport au marxisme vivant (1985)



Dans ce chapitre du panorama philosophique de notre siècle,
je ne puis éviter de dire ce que fut ma contribution propre
au développement du marxisme vivant, car ce fut, pendant
plus d'un tiers de siècle, ma tâche première.
Si j'avais à écrire ces pages « du dehors », pour définir
mon apport au marxisme, voici ce que je pourrais en dire,
sans masochisme et sans complaisance :

C'est dans le prolongement de la pensée de ses maîtres :
Henri Lefebvre, Henri Wallon, Gaston Bachelard, que Roger
Garaudy reprit le problème à ce point précis : son premier
essai philosophique, au Congrès des sociétés françaises de
philosophie, en 1937, s'intitulait significativement LE CRITICISME
KANTIEN CHEZ MARX.
Bien qu'il n'échappât pas toujours à la pollution du
positivisme ambiant, et à l'influence de la vulgate pseudomarxiste
de Staline, surtout jusqu'à sa thèse de doctorat de
1953, il commença, dès 1959, avec PERSPECTIVES DE
L'HOMME, à apporter une contribution au développement
d'un marxisme vivant :

1°) Par un dialogue direct et public avec l'existentialisme
de Sartre, afin de poursuivre la tentative de « réconcilier Marx
et Kierkegaard », en reconnaissant la sous-estimation, par le
marxisme officiel, de la dimension de la subjectivité humaine

2°) Par un dialogue avec les chrétiens, dialogue dont il
fut l'organisateur en France, en Allemagne, au Canada, et
aux États-Unis, de 1962 à 1969, et qui culmina dans son
livre : DE L'ANATHÈME AU DIALOGUE. UN MARXISTE
S'ADRESSE AU CONCILE, en 1965, traduit en 11 langues,
et dont la préface à l'édition allemande était écrite par l'un

1. Voir PERSPECTIVES DE L'HOMME (avec les réponses de Sartre et
de Gabriel Marcel incluses dans le livre même). Et le débat public, en 1961,
avec Sartre, publié sous le titre : MARXISME ET EXISTENTIALISME (Plon 1962).

des principaux théologiens experts au Concile, le Père Karl
Rahner. Ce dialogue le conduisit à réintroduire dans le
marxisme la dimension transcendante de l'homme. Marx, dans
sa lutte contre les idoles, « opium du peuple », au nom
desquelles la « Sainte Alliance » réprimait tous les
mouvements libérateurs, n'a jamais nié que l'homme, en dépit
de toutes ses aliénations, avait le pouvoir de rompre avec ce
déterminisme généralisé, fataliste, auquel il a toujours refusé
de laisser réduire sa pensée.

3°) En dégageant, dans ses études esthétiques, ce qui, dans
l'art, était irréductible à ses conditionnements, notamment
dans son livre : D'UN RÉALISME SANS RIVAGES, de 1963,
où, par l'étude de Picasso, de Saint John Perse, et de Kafka,
il combattait les étroitesses du « réalisme socialiste », il
cherchait le point où l'acte de création poétique, l'acte de foi,
et l'action politique ne font qu'un. Il contribuait, avec Aragon
qui en écrivait la préface, à rendre au marxisme vivant la
dimension de la créativité poétique.

4°) Pour rendre au marxisme toute sa vitalité, il écrivait
une longue étude sur Hegel : DIEU EST MORT (1962), et
rappelait, pour la première fois en France, l'héritage de Fichte
chez Marx, dans son livre CLES POUR LE MARXISME (Ed.
Seghers : dernière édition en 1977). Il montrait que le
marxisme, ce n'est pas le matérialisme opposé à l'idéalisme,
mais une philosophie de l'acte opposée à une philosophie de
l'être.
Maurice Thorez, alors Secrétaire Général du Parti
Communiste Français, m'écrivait, à propos de mon livre sur
Hegel, (que j'avais préalablement soumis à mon vieux maître
Martial Guéroult, alors, au Collège de France, le meilleur
spécialiste de la philosophie allemande) :
 « Je viens d'achever la lecture du manuscrit de ton livre
sur Hegel : DIEU EST MORT. Je trouve cette étude
remarquable par l'ampleur et la profondeur de l'analyse
critique de l’hégélianisme. Tout l'exposé concourt à faire
ressortir la contradiction décisive entre la méthode et le
système, la méthode révolutionnaire (poussée sur l'arbre vivant
de la connaissance et portée au plus haut degré à l'époque
de Hegel), la méthode à dépasser et à intégrer (avec et dans
la voie de Marx, Engels et Lénine) et le système, achevé dans
la conciliation avec le monde de la bourgeoisie alors
triomphante et de la monarchie prussienne archiréactionnaire.
J'ai beaucoup goûté les chapitres III et IV, non que les
autres soient inférieurs, mais peut-être parce qu'ils concernaient
la Logique, c'est-à-dire la Dialectique, l'âme de
l'hégélianisme, et plus encore « redressée et remise sur les
pieds », l'âme du marxisme.
Je suis persuadé que le livre aura un grand succès, pas
seulement en France j'espère . En tous cas, je souhaite qu'il
soit lu et médité, et par les spécialistes, et par les militants
qui veulent assimiler parfaitement le marxisme.
Je ne te fais pas de banals compliments. Je te remercie
pour ce que tu m'as donné et que tu donnes au Parti et au
mouvement avec ce livre.
Je t'embrasse affectueusement. » Maurice.

5°) Enfin, définissant le marxisme non comme un système,
mais comme une méthodologie de l'initiative historique
permettant de dégager les contradictions spécifiques d'une
société et d'une époque et, à partir de cette analyse, découvrir

1. Le livre fut en effet traduit en plusieurs langues, notamment, à ma grande
joie, en allemand, dans les deux Allemagnes (Est et Ouest).

le projet capable de les surmonter, il « désoccidentalisait »
le marxisme et le rendait à sa vocation universelle. De là l'idée
maîtresse d'un DIALOGUE DES CIVILISATIONS, d'une
dénonciation des prétentions de l'Occident à la domination
culturelle de la planète, et de la fécondation réciproque des
cultures, qui lui permit à la fois une critique radicale du modèle
de croissance et du modèle de culture de l'Occident : (APPEL
AUX VIVANTS. 1979) et une rencontre avec les sagesses de
trois mondes, le conduisant à l'Islam comme à la plus
« oecuménique » des religions. (PROMESSES DE L'ISLAM
Le Seuil 1981.)

Roger Garaudy
Biographie du XXème siècle, pages 128 à 132, Editeur Tougui, 1985
Photo Ph. Lapicque, 1980