16 janvier 2014

Eveilleurs


Intervention de René Nouailhat pour l’éméritat de Luc Collès
à l'Université catholique de Louvain
le 11 décembre 2013




 Luc Collès. Photographie empruntée au site de l'ABPF

Monsieur le Vice-recteur, Monsieur le Doyen,
Mesdames et messieurs les responsables et les professeurs de l’Université Catholique de Louvain,
chers proches et amis de Luc Collès,

Quel privilège, et quel grand plaisir, de dire quelques mots ici en hommage au professeur Collès, à notre cher Luc.
Je le fais au titre de la situation qui était la mienne au Centre Universitaire Catholique de Bourgogne, où j’ai assuré la direction des études et de la recherche jusqu'à cet été et où, dans cette responsabilité, j’ai invité et accueilli Luc depuis 1997. Je le fais aussi au nom de mes collègues et amis du CUCDB, son président Pierre-Henri Lemaire, son directeur général Philippe Richard, le directeur de l'IFER Eric Vinson, et notre ami commun Jean-Claude Rizzi, fondateur du CUCDB, ancien directeur du groupe Saint-Bénigne où Luc intervient aussi, et consul de Belgique à Dijon ; il est bien sûr de tout cœur avec nous aujourd’hui.
Mon propos voudrait rendre hommage à un homme de grande culture, et surtout d’interculture, à un homme de convictions, à un éveilleur de sens.
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 Tout d’abord, l’homme de culture, de culture large, de cultures au pluriel.
La culture, c’est apparemment de l’identitaire. C'est une façon d’être avec, d’être par, d’être pour, d’être dans. C’est ainsi que l’on parle d’une culture familiale, d’une culture d’entreprise, d’une culture nationale, ou de culture méditerranéenne.  Mais nous savons bien que toutes les cultures sont poreuses, et aujourd’hui plus que jamais prises dans la logique d’irrésistibles rencontres, d’influences et de contaminations réciproques, et de transformations. Jean Claude Guillebaud appelle à "comprendre comment se construit sous nos yeux une modernité métisse à laquelle toutes les sociétés humaines sont aujourd’hui conviées"
Dans le champ francophone, Luc est de la sorte homme de l’interculture, de cultures croisées et en dialogue, et de ce fait de profonde reliance. Ce que dit bien le titre d’un de ses ouvrages : Littérature comparée et reconnaissance interculturelle. Ses analyses nous décentrent d’une rive à l’autre de la Méditerranée, et au-delà, car sa curiosité est sans frontières. Je n’oublierai jamais son enthousiasme quand il a découvert l’établissement de Dakar où je lui avais proposé de faire un cours pour une formation du CUCDB délocalisée au Sénégal, à Sainte-Marie de Hann : Luc y a trouvé un lieu fièrement ouvert à toutes les cultures du monde, cultures de toutes les époques et de tous les temps, au service d’une éducation à la paix. Une école qui honorait tout particulièrement Nelson Mandela, figure de l’humanisme universel, comme viennent de le manifester l’émotion et la reconnaissance mondiale de cette grande figure du combat pour la paix et la justice.
Je profite de cette évocation pour te dire, Luc, les félicitations et les amitiés que la directrice de ce bel établissement, Marie-Hélène Cuenot, m’a chargé de te transmettre.
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Ensuite, l’homme de conviction.
Ta passion de la diversité culturelle t’a plongé dans la complexité de notre monde. Elle t’en a fait ressentir profondément les drames, les déséquilibres, les injustices, les souffrances. Tu n’en es pas un spectateur dégagé, mais tu en es un témoin engagé, au nom de ta foi chrétienne et avec ton empathie pour les différents mondes culturels.
Sous ta délicieuse douceur et ton apparente candeur, tu es un homme de fortes convictions. Tu respectes chaque personne, mais pas nécessairement toutes les idées ni tous les comportements. Tu es ferme sur les critères de discernement que sont pour toi les Droits de l’homme et les valeurs de l’Evangile. Ce qui te conduit, en situation de transmission, à l’exigence de donner des repères existentiels, et c’est en ce sens que tu pratiques l’enseignement de la littérature.
Les repères existentiels étaient jadis transmis à tous par les Eglises. Ces structures se sont délitées, et cette transmission se fait aujourd’hui autrement, selon d’autres modalités et souvent dans de nouvelles recompositions. Comme Luc l’écrit au début de son étude sur Neutralité et engagement, "au moment où les religions perdent leur emprise sur la société et subissent une importante désaffection, on découvre l’intérêt des faits religieux d’un point de vue culturel, historique et patrimonial".
C’est dans cette perspective qu’il fut envisagé de développer l’enseignement du fait religieux en France voici douze ans, notamment dans le domaine des Lettres. L’éclairage n’y est plus confessionnel, mais laïque, au sens français de l’expression. Le fait religieux y est saisi dans sa double dimension factuelle et spirituelle : le factuel par les textes et le contexte social par lesquels ils sont produits, et le spirituel par lequel ces textes prennent forme et sens.
C’est là un programme qui convenait parfaitement à Luc, à ses recherches, et à son évolution personnelle, comme il l’a évoqué lors du symposium que nous avons organisé ensemble à l'UCL, dans ce même amphithéâtre, en avril dernier. Je le cite : "J’ai commencé mes recherches en lettres en pleine période formaliste. Nous étions à la fin des années 70. A la manière de Todorov qui, dans Devoirs et Délices, en vient non pas à renier, mais à dépasser sa période formaliste, je pense être devenu aujourd’hui un passeur de frontière en quête de sens. J’ai pris conscience que, pendant quatorze ans, comme professeur de français dans le secondaire, j’avais véhiculé une conception étriquée de la littérature, qui la coupait du monde dans lequel on vit. Dorénavant, mes étudiants constatent que la littérature leur permet de s’interroger sur leur identité et sur les rapports qu’ils nouent avec les autres hommes et avec notre environnement. C’est ainsi qu’ils s’émancipent par le savoir". Et Luc Collès d’ajouter : "Le premier conseil à donner à l’enseignement est qu’il n’oublie pas l’herméneutique anthropologique".
Le parcours de Luc est ainsi emblématique de l’histoire intellectuelle européenne des années 1970-2000, depuis le formalisme structuraliste jusqu’à la réaffirmation du sujet - le sujet lecteur comme le sujet auteur -  et l’émergence des questions du sens - le sens dans la littérature ou le sens de la littérature. Ce fut aussi la trajectoire du philosophe Roger Garaudy, qu’il aime citer en écho à son propre itinéraire. Sortir des schématismes d’une pensée dogmatique, Garaudy s’est lui aussi ouvert à d’autres mondes, au monde de l’Autre, à la dimension symbolique, spirituelle et transcendantale de l’homme.
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 Enfin l’éveilleur de sens.
 Réussir cette conversion de l’intelligence reste un défi. C’est le constat amer d’Edgar Morin : "La mission essentielle de l’enseignement est de nous préparer à vivre. Or il manque à l’enseignement, du primaire à l’université, de favoriser des connaissances vitales. On n’enseigne pas ce qu’est l’être humain. On n’enseigne pas non plus la compréhension d’autrui et de soi-même". Cette compréhension, il faut parvenir à la mettre en mots. Ce n’est pas gagné.
Nous n’y sommes pas préparés. Comme le dit le professeur Maurice Sachot, notre collègue et président de nos jurys rectoraux à Dijon : "Certes les connaissances que nous avons des faits religieux sont considérables. Mais nous ne savons pas les traiter. Les catégories que nous utilisons pour en rendre compte ne sont pas des catégories scientifiques. Elle sont tautologiques, elles reprennent purement et simplement celles que les religions ont-elles même façonnées pour se penser et se dire. Les enseignants se sentent particulièrement démunis pour aborder la question des faits religieux. Ils ne disposent pas d’outils conceptuels satisfaisants". On le voit en histoire, où la présentation des religions en leurs genèses reste marquée par les visions apologétiques de ce qu’on appelait l’histoire sainte. Ce l’est tout autant en littérature où devrait émerger la problématique existentielle. 
Ce défi, Luc a su le relever à Dijon, par une fine mise en synergie du croire et du savoir et par les outils de l’interculturalité. Du "fait religieux", Luc en saisit les expressions symboliques par lesquelles se vivent les identités et les représentations par lesquelles se construisent les apprentissages. Il les poursuit par une immersion dans le monde de l’autre pour en analyser les recompositions et les métissages, par son empathie pour en comprendre ce qui s’y vit.
J’ai appris de Luc que c’était là le sens belge de la neutralité. Non un no man’s land des convictions dans lequel, pour reprendre un mot de Roger Garaudy, on laisserait "les hommes sans repères, livrés à un scientisme d’ordinanthrope", mais une posture d’équité pour toujours d’abord tenir compte de l’autre, de ses stéréotypes, les élucider pour former à l’esprit critique.
C’est donc comme didacticien du fait religieux que Luc a enseigné à Dijon depuis plus de quinze ans, dans le cadre de la convention qui a pu lier le CUCDB à l’UCL pour la formation des enseignants. Une formation au contenu original assurée par Luc et la trentaine de ses collègues dont il a su solliciter les compétences dans le programme du DU "Sciences et enseignement des religions", monté avec Bernard Descouleurs, puis dans celui du master d’Etat "Sciences de l’Education et de l’enseignement du fait religieux".
Cette formation a marqué nos étudiants. Le décentrement auquel invite le questionnement de la méthode interculturelle est aussi un excentrement, un travail sur soi qui fait grandir, par la compréhension de l’autre, la compréhension de soi. "Comment accueillerons-nous l’étranger si à nous-mêmes nous sommes devenus étrangers ?", interrogeait Dominique Ponnau, directeur de l’Ecole du Louvres, lors d'une de nos sessions. La méthode interculturelle de Luc Collès sait y répondre par l'analyse et la générosité. C’est une pédagogie de l’intelligence et du cœur.
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 Homme de cultures plurielles et passeur de frontières, didacticien et pédagogue, éveilleur de sens, de grand courage intellectuel, universitaire de convictions et d’engagements, telles sont les qualités que je voulais particulièrement souligner pour exprimer à notre ami Luc mon admiration et ma gratitude.
J’ai eu cette chance merveilleuse : nos chemins se sont croisés, et nous en avons fait un chemin partagé, un chemin de profonde fraternité.

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Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy