12 mai 2013

Le sacré dans l'art



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II n'y a d'art que sacré, car dans quelque religion que ce soit dire : DIEU,
c'est dire : la vie a un sens.
Non pas un sens déjà écrit avant nous et sans nous. Mais l'exigence de rechercher
à tous risques ce sens. Tout art véritable nous somme de poser la question
du sens de notre vie, et projette devant nous de nouveaux possibles.
Martha Graham disait que la danse doit pouvoir dire en son langage ce que
Michel Ange ou Shakespeare ont dit dans le leur.
La danse est la synthèse de tous les arts, parce que tous les arts requièrent la
participation de l'homme entier, et d'abord de son corps.
On ne l i t pas une peinture, une sculpture, une musique ou un monument
comme on lit un traité de mathématique ou de gestion, avec sa seule intelligence.
Car comprendre une oeuvre d'art n'est pas seulement affaire de pensée.
Un esclave enchaîné de Michel Ange irradie de sa force et de son effort dans
l'espace qui l'entoure. Mon corps est pris dans ce champ d'énergie dont j'éprouve,
sans médiation intellectuelle, dans mon torse, mes bras, mes cuisses, les vibrations
et les tensions, les lignes de force s'emparent des fibres de ma chair comme si j'étais
sommé de prendre la responsabilité de briser ces liens.
Le bouddha de Mathura, au contraire, aspire en lui l'espace et semble le détruire:
la répétition rythmique des courbes stylisées qui dessinent ses sourcils et ses
lèvres comme des feuilles de lotus dont les contours appellent mes yeux vers la tige
qui les rassemble et guide mes yeux vers la profondeur des eaux. Mon corps tout
entier est entraîné dans une calme spirale. Le même mouvement rythmique des
paupières qui se ferment, semble aspirer mon corps comme l'espace, non pour
l'abolir mais pour l'ordonner à une unité plus harmonieuse et sereine. Comme un
yoga en méditation d'où je n'émergeais du néant que pour retrouver le visage
d'avant ma naissance. Recommencer une autre vie après une naissance purifiée.
Le parcours d'une oeuvre sacrée me porte au-delà de moi pour me faire
prendre conscience d'une réalité qui me dépasse et à laquelle j'appartiens d'un mouvement
qui est en moi sans être à moi. Je deviens un avec le tout, le tout vivant en
moi.
La visite de la cathédrale de Chartres, même pour qui n'y vient pas avec une
intention religieuse, est une dilatation de l'être. Je ne puis, physiquement, la traverser
en ligne droite, du portail à l'autel. D'invisibles lignes de force s'emparent de
moi, m'appellent à suivre les déambulatoires des nefs latérales, à passer de colonne
en colonne, d'arc en arc, comme si je n'en finissais jamais d'entrer, de franchir des
portes, en une sorte de rite initiatique, de pèlerinage où, même seul, je me sens
entouré d'une foule fraternelle, accompagné par elle jusqu'à ce que dans le cocon de
l'abside, après la marche silencieuse, au-delà de tant de seuils, je me sente transporté
dans une terre nouvelle, éclairée par d'autres soleils : ces rosaces de vitraux à
dominante bleue, comme si le soleil illuminait la nuit sans la détruire, la nuit tumineuse
que chantait Saint Jean de la Croix.
Le silence, par le même paradoxe, est bourdonnant de ce dialogue avec les
voûtes d'où est né le chant grégorien.
L'art n'est pas sacré parce qu'il est destiné à un culte, comme tant de peintures
ne sont pas sacrées parce qu'elles traitent d'un sujet religieux.
L'art est sacré lorsqu'il ne me laisse pas intact, lorsqu'il me fait participer
à une vie plus grande . L'église d'Auvers existe encore, et nous passons aujourd'hui
devant elle comme devant n'importe quel édifice banal. Mais lorsque Van
Gogh la transfigure, elle nous fait revivre une agonie, une résurrection. Les murs de
pierre grise et les toits de brique sont devenus chair et sang, sous la poussée d'un
ciel bleu torride et noirci de serpents de couleurs. Mes muscles se tendent pour
résister à cet écrasement, ils sont parcourus par toutes les courbes de ces murs gémissants,
de ces tuiles sanglantes, arc-bouté au sol pour résister à la tenaille des
chemins reptiles qui l'enserrent déjà, et à la pesée du ciel. Je participe tout entier à
cet effort vers une impossible victoire.
Une chorégraphie et une danse sont le prolongement, l'expression en gloire,
de ces mouvements qui se sont ébauchés en moi lorsque j'ai vécu intensément de
telles oeuvres.
L'esprit y prend corps. Dans le corps du danseur se lève un autre moi, plus
grand, qui n'est plus limité aux frontières de sa propre peau ou de la mienne, mais
qui envahit l'espace et lui donne un sens. Tl en suggère l'immensité ou l'étouffement,
Martha Graham, dans F r o n t i e r s nous fait physiquement éprouver l'illimité
des grandes plaines d'Amérique et l'aventure humaine qu'elles appelaient.
Marie Wigman, au contraire, dans toutes ces chorégraphies, hantée par
l'écrasement hitlérien, nous fait éprouver l'espace comme une cage contre laquelle
le corps s'arc-boute et se casse pour résister. Ce n'est pas un spectacle mais une
célébration.
L'art est le plus court chemin d'un homme à un autre. Par la danse, le mouvement
signifiant d'un corps induit directement l'ébauche de ce mouvement dans un
autre, et, avec ce mouvement, le sens qui l'anime. Elle crée ainsi une communauté.
non pas de spectateurs, mais de célébrants. Car la participation d'une communauté
à une signification commune, à une interrogation commune, crée une communication
qui est autre chose et plus que l'ensemble des individus qui la composent. Ce
dépassement est au principe du sacré.
C'est cette communion avec l'autre et l'appel au tout autre, à l'au-delà de soi
qu'elle suscite, qui, dans toutes les grandes civilisations à leur apogée, ont fait de la
danse un langage sacré.
Ce qu'il y a de sacré par exemple, dans la danse, ce n'est donc pas de prétendre
illustrer la liturgie de telle ou telle croyance, c'est cette exigence de totalité de
l'homme, corps et esprit. C'est aussi cette puissance d'arrachement aux gestes quotidiens
utilitaires ou protocolaires, préfabriqués par les contraintes de la machine ou
de la tradition.
Cette volonté aussi de dépassement du chaos. La danse a une dimension
prospective, prophétique, lorsqu'elle ne se contente pas de refléter le chaos de notre
décadence ou de projeter dans l'avenir ce reflet, mais lorsqu'elle tend à en suggérer
le dépassement.
Je voudrais dire ceci plus concrètement en prenant des exemples dans le
théâtre de ceux qui ont vécu comme nous le chaos de l'effondrement des anciennes
valeurs.
Cervantes écrit un siècle après l'ouverture d'un Nouveau Monde, il est soldat
à la croisade de Lépante contre les Turcs ; intendant de la préparation de l'invincible
armada, il a vu chavirer le destin de l'Espagne.
Shakespeare est né cinquante ans après l'utopie de Thomas Moore, et du
prince de Machiavel, dix-huit ans après la mort de Luther. Il a vingt-deux ans lors
de la destruction de l'invincible armada, vingt-trois ans quand Elisabeth fait décapiter
Marie Smart. Dix ans après, il ouvre son Théâtre du Globe, théâtre des tempêtes
de la Renaissance.
Que de mondes et de projets Shakespeare a vu naître et mourir, comme Cervantes.
Leur enracinement dans ce siècle de fauves et d'orages leur a permis de donner
des oeuvres nous faisant vivre l'angoisse et l'espoir du sens dernier de la vie.
1605 - L e R o i L e a r révèle la décomposition du monde où les fous mènent les
aveugles (Acte I, scène IV). Le Roi n'est plus que morceau de ruine. Il pose la
question cruciale : " Q u i p o u r r a me dire qui je suis ?(1)
 " Je sais qui je suis "(2)
2 répond Don Quichotte (I, 5), le chevalier prophète
qui eut la grandeur de croire que l'idéal est plus vrai que le réel, lui aussi terrassé,
lui aussi au fond du malheur, mais habité par le projet fou de lui donner un sens.
Nous avons là, à l'état naissant, l'effort proprement humain et divin d'affronter
le chaos, de le surmonter, de le transcender.
Telle est, dans les arts, l'expérience de base de la transcendance , qui nous
permet de comprendre même si nous ne les partageons pas, la naissance des projections
divines dans le coeur des hommes.
Les arts, et plus que tous les autres la danse, sont sacrés parce qu'ils sont le
contraire de l'histoire déjà faite, de l'histoire du passé.
Ils sont l'histoire en train de se faire, l'histoire de l'avenir et non pas celle
des dominations.
Jules César ne joue aucun rôle dans ma vie. Il n'existe que dans nos manuels
scolaires. Comme Ramsès II dans les véritables bandes dessinées des bas-reliefs
retraçant à Karnak ses massacres . Ils sont le négatif de l'histoire, de plus en plus
destructives en fonction du progrès dans l'efficacité des armes qu'elles soient militaires,
économiques ou médiatiques.
La véritable histoire est celle de la Création, de la création continuée de
l'homme par l'homme, l'histoire sainte de l'humanité, faite d'arts révélateurs du
sens divin de la vie et annonciateurs d'avenir.
A l'inverse de l'histoire linéaire triomphaliste, toujours écrite par les vainqueurs,
l'histoire sainte de l'humanité ne s'inscrit pas sur de telles courbes, le temps
y est réversible.
Saint-John Perse est contemporain de Pindare ou du Ramayana, Martha
Graham est contemporaine du dieu Shiva, le seigneur de la danse, du moins pour
ceux qui en vivent les appels. Moments intemporels de la création de l'homme,
éternité vécue en chaque instant, leur présence en nous s'appelle la culture.
L'art est au centre de cette vie poétique, créatrice et amoureuse en dehors du
temps linéaire, illusoire et agressif.
L'art nous aide à retrouver ces dimensions perdues de l'homme au cours de
tant d'occasions perdues de l'histoire.
Ne nous laissons pas aller à imiter le passé, ni à refléter le présent, ni à
confondre l'avenir avec la nouveauté à tout prix, fût-elle absurde. II est vrai que la
tentation est grande de confondre l'originalité avec la singularité. Le commerce et
l'argent y poussent.
Dans cette religion nouvelle qui n'ose pas dire son nom : le monothéisme du
marché, tout pousse l'artiste, qu'ils soit peintre, musicien ou danseur, à présenter
toujours des marchandises inédites parce qu'elles se vendent mieux dans les galeries
de peinture, à la télévision ou chez les entrepreneurs du spectacle, de la chanson
ou de la danse, en un mot : sur le marché de l'art.
Le plus novateur de nos peintres, l'inventeur, plus profond que Picasso, du
cubisme, Juan Gris, disait :
"La puissance d'un véritable créateur exige qu'avant de le dépasser, i l mesure
la grandeur du passé qu'il porte en lui. " Ce n'était pas un appel à un retour au
passé mais au contraire, à condition de ne pas ignorer ce passé, à son dépassement.
C'est par excellence, la mission de la danse : le masque africain, sous lequel
s'exécute la danse, est un condensateur d'énergie, rassemblant les forces éparses de
la nature, des ancêtres, des dieux, des vivants et des morts pour les irradier dans la
communauté et créer des noyaux plus denses de réalité et d'énergie.
Telle est la mission universelle des arts : réveiller en l'homme le Dieu qu'il
porte en lui. Lui faire prendre conscience que la vie n'est pas cette petite et fausse
vie, entassement de choses et de mouvements qui sont l'étofffe du temps et nous
coupe de la vie totale. Le temps tissé par tout ce que l'on peut programmer : la fiche
de pointage à l'entreprise, la calculette pour le super-marché, la programmation de
la vidéo, la date optima pour changer la voiture, la liste, en un mot, de ce qui fait la
trame du temps. Ce qui fait la grille : toutes les images de la vie que la télé m'empêche
de voir, tous les parfums d'humus ou d'océan que la pétrole ou le tabac
m'empêchent de sentir ; toutes les rumeurs des vents et des gens qui m'entourent, et
peut-être leur bonheur de se dire dont me coupe le walkman des foules solitaires en
m'enfermant dans sa cage sonore avec la danse de saint-Guy du rythme binaire
suggéré à mes pieds et au claquement de mes doigts.
Nous voilà branchés, branchés sur la plus fausse vie des coïts, des flics, du
rock, des pubs. Robots télécommandés branchés sur la cage du temps.
Vivre de la vie des arts, de leur dépouillement du chaos, crée un nouveau regard.
Ce regard qui ne s'attache pas au partiel mais qui découvre en lui le tout et
l'avenir qu'il désigne. Tout être fini (et il n'y a d'être fini que par le décopupage
mécanique du réel à la tronçonneuse des concepts et des mots) est le témoin et le
signe de ce qui le dépasse, un indicateur de transcendance.
Voilà le papillon dans la chenille, la sainte dans la prostituée, l'aigle dans
l'oeuf, le frère dans mon prochain et mon lointain, dans le sourire éphémère du
jasmin, la résurrection éternelle du printemps. Mais, comme dit de Jésus l'Evangile:
'Il a joué de la flûte et nous n'avons pas dansé. "(Mt. XI, 16-17 ; Luc VII, 32).
Dans un monde physique qui tend incessamment à se défaire, et dans une
épopée humaine qui, dans la décadence actuelle de l'Occident, semble s'abandonner
aux dérives suicidaires de l'entropie, les arts - et la danse qui en est la synthèse,
sont un effort de remontage de l'Univers, un noyau de résistance au non-sens pour
être l'annonciateur d'un ordre plus riche de la vie. Pour exalter ses forces montantes:
le travail, l'amour, la révolte contre le non-sens, la beauté et la foi.

Notes 1. "WHO is that can tell me who 1 am ?" 2.- " Yo sé quien soy. "


Roger Garaudy


(Pages 1 à 5)

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy