21 octobre 2012

L'Espagne des trois religions

A propos du livre de David Bensoussan, L’Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia (Paris, L’Harmattan, 2007, 210 p.)

 

par Eva-Maria von Kemnitz
p. 163-274

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Ce document est publié en ligne en texte intégral depuis le 04 février 2009.

1 - Al-Andalus, ou l’Espagne musulmane, est devenue le paradigme d’une convivialité unique entre les différentes communautés religieuses qui permit une extraordinaire floraison des productions littéraires, philosophiques, scientifiques et législatives. Elle est demeurée comme telle dans la mémoire des Maures et des Juifs expulsés par l’avancée de la reconquête, et dans la mémoire collective du monde islamique du Maghreb jusqu’à l’Inde. Elle reste perçue aujourd’hui comme un modèle de cohabitation non seulement possible mais surtout souhaitée dans une époque troublée comme la nôtre où le dialogue interculturel est prôné comme un remède universel, un outil fondamental pour promouvoir la compréhension mutuelle, la réconciliation et la tolérance. De son esprit se réclament la Fondation Roger Garaudy, établie à Cordoue, ou encore le mouvement œcuménique Spirit of Cordova.
2 - Dans le présent ouvrage, David Bensoussan a élu comme thème central la perspective juive, ou plus exactement sefarade, de ce phénomène et de son retentissement auprès des populations juives actuelles, qui y puisent leurs références et leur identification. Selon l’auteur, cet ouvrage n’a pas pour ambition de rétablir la vérité historique mais de transmettre de l’information à petites doses par de courts récits sur les « grands moments de la cohabitation dans l’Espagne des trois religions » (p. vi).
3 - Selon la perspective chronologique tracée par l’auteur, jamais l’Espagne musulmane, ni à l’époque du califat omeyyade ou des dynasties berbères, ni moins encore au temps de l’Espagne d’après la Reconquête, n’a vraiment été le pays des trois religions. L’argumentation proposée à travers un dialogue fictif suggère l’incompatibilité entre les trois grandes religions monothéistes se rattachant à la foi abrahamique (p. 12). Le cadre global de références aux communautés islamique et chrétienne ne sert qu’à mettre en évidence... les vertus du peuple élu, le seul capable « d’agir et se questionner » (ibid.). En somme, il n’y a qu’une seule perspective au détriment des autres.
4 - L’institution de la dhimma qui, dans l’État islamique, garantissait la protection aux non-musulmans « les gens du Livre », c’est-à-dire les chrétiens et les juifs, est perçue comme un traitement réservé à « des citoyens de seconde classe, assujettis à un statut et à une taxe spéciaux » (p. 13) et non comme une discrimination positive concédant des droits aux non-musulmans au sein de l’État islamique. Dans la totalité des royaumes chrétiens issus de la Reconquête, les populations juives et musulmanes ont été réduites à une condition subalterne et les persécutions, sous la pression des démagogues et d’une grande partie du clergé, se sont intensifiées. Les conversions forcées, suivies des sévices infligés par l’Inquisition, ont fait suite aux massacres et à l’expulsion. L’auteur prend, quand même, le soin d’analyser séparément la situation en Castille et en Aragon d’une part, et au Portugal, d’autre part. Malgré l’existence d’une certaine interpénétration culturelle, que l’auteur ne nie pas et qu’il qualifie de « plus belles heures de Convivencia », il met l’accent sur une inimitié toujours entretenue entre les membres des différentes confessions d’où, selon la citation de Bernard Lewis, l’idée que la convivencia n’était qu’un mythe ! (p. 180).
5 - Dans ce sens, on peut, à l’époque actuelle, questionner l’efficacité du dialogue interculturel (in)capable de surmonter les différences culturelles ? Est-il vraiment possible de surmonter les préjugés accumulés et les barrières culturelles qui mettent en péril l’objectif visant à instaurer un espace commun de paix et de prospérité partagée dans la région méditerranéenne ? Ou aura-t-on affaire à une autre utopie ? Décidément, un long chemin à parcourir...
6 - Ainsi, il est légitime de s’interroger sur l’apport de ce livre dont l’auteur dédaigne ouvertement la vérité historique, annoncée dès le début. Les interprétations sont toujours subjectives, mais dans un ouvrage qui ne se présente pas comme un roman historique ou une fiction mais traite de l’histoire et de faits historiques, les inexactitudes et les erreurs grossières sont nombreuses (pp. 41, 49, 51, 65, 67, 85, 89, 91, 96, 136, 138, 183). La narration maintenue sur un ton intimiste, en brossant de petits tableaux, retient l’attention en essayant d’éveiller chez le lecteur un intérêt pour le creuset des cultures qui s’y sont succédées, sans perdre de vue la perspective inconciliable entre « nous » et les « goim », en exaltant « l’amour de Sion » et « le retour des exilés en Terre d’Israël » et en projetant l’image d’un judaïsme caractérisé par « des exigences plus élevées en matière de morale compte tenu de son alliance première » (p. 190). L’auteur n’hésite pas à lancer, à plusieurs reprises, des accusations contre musulmans et chrétiens, se référant à des occurrences passées pour les projeter dans le présent comme explications de leurs implications dans... le choc des civilisations (p. 192) et la perpétuation d’attitudes antijuives (p. 194) !


Eva-Maria von Kemnitz, « David Bensoussan, L’Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 144 | octobre-décembre 2008, document 144-7, mis en ligne le 04 février 2009, consulté le 16 octobre 2012. URL : http://assr.revues.org/18653

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Auteur

Eva-Maria von Kemnitz

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