28 février 2012

Bruegel, peintre militant ?

BRUEGEL, le moulin et la croix


Un film de Lech Majewski, Pologne/Suède, 2011. Adapté de l’essai The mill and the cross de Michael F. Gibson.

Ce film ressortit aux fictions sur l’art, construites sur une oeuvre, à l’inverse des biopics. Dans cette catégorie récente Peter Webber, La jeune fille à la perle, 2003, romançait une chaste histoire d’amour entre le peintre et le modèle ; Dans La ronde de nuit, 2007, Peter Greenaway inventait un complot  historique à partir d’une série d’indices repérables dans l’oeuvre, et pour Ce que mes yeux ont vu, 2007, à propos de Watteau, Laurent de Bartillat illustre les méthodes de recherches universitaires contemporaines. Autant d’approches qui mobilisent une histoire de l’art de plus en plus savante.



Bruegel, une animation du tableau : Le portement de croix, 1564, huile sur bois, 124x170 cm vu à la loupe et au macroscope.
La construction du récit s’appuie d’une part sur l’analyse formelle, les réseaux de la composition, d’autre part sur une narrativité par séquences extrapolées à partir des détails iconiques de la toile. Le thème annoncé, le portement de croix, occupe une place centrale, à la croisée des axes de la composition, mais  n’occupe que le vingt cinquième de la surface du tableau, complètement noyé dans la profusion des rondes de personnages qui gravitent en ellipses à partir de la base du rocher sur lequel se dresse le moulin.














 De la même manière, le cinéaste ne lui attribue qu’une place minime. Les arrêts sur image, rapportant les acteurs de la mise en scène à leur place, font apparaître le tableau et les artifices du tournage, comme les préparatifs de Marie-Madeleine dans la scène de déploration du premier plan, à une échelle plus importante et dans un style vestimentaire emprunté à la peinture religieuse antérieure - Jean a le visage du Saint Michel du Jugement Dernier de Van der Weyden. 


Le traitement numérique lissé du fond paysagé tout à fait remarquable unifie l’hétérogénéité des systèmes filmiques, images de synthèse et prises de vues réelles pour les scènes de genre, hors cadre, dont certaines proviennent de détails d’autres peintures.

Hors cadre, le peintre, Pieter Bruegel l’ancien (vers 1525-1569), incarné par Rutger Hauer commente les motifs de la construction de l’oeuvre à son ami collectionneur Nicholas Jonghelinck (Michael York, on note la présence de La petite tour de Babel, dans sa maison).  L’un et l’autre jouent les pédagogues. Se basant sur des dessins préparatoires, contenus dans un porte-folio très antique, l’artiste repasse à la pierre noire les éléments principaux en insistant sur la métaphore (lourdement anticipée) d’une toile d’araignée ; le nombre d’or arrive fort à point pour ancrer l’oeuvre dans les apports de l’humanisme. On peut cependant trouver d’autres liens plastiques plus pertinents dans un tableau conçu comme un paysage composé (la ville close, le rocher, les arbres, sous un ciel mouvant) dans lequel le lieu et l’espace visent à une représentation raisonnée du monde en marche, comme la foule se dirige vers le site de la crucifixion.
On oublie souvent que toute peinture figurative est un montage spatio-temporel, à partir d’études mises en perspective depuis la renaissance flamande ou italienne, mais contraint par l’unicité du support. L’apport de Bruegel est ici passionnant car c’est le projet formel qui impose le sens à l’istoria, dans son temps et son expérience.
Formels, le motif cosmique des cercles et le carré qui joint la plateforme circulaire du moulin, la roue, le crâne au pied du gibet où s’accroche la fiancée du film, et selon certains historiens, le peintre lui-même, le quatrième angle désigne le personnage assis de dos. Un triangle inscrit  la scène de déploration autour de la Vierge. Une diagonale de ce carré  passe par le centre de l’aire « Golgotha » sur la colline et la charrette qui transporte les deux larrons. Ce sont ces points qui hiérarchisent la construction du film.
 
La séquence d’entrée se situe dans le moulin qui domine la toile :

les proportions  qu’ en donne le cinéaste outrepassent largement la place que lui a attribué Bruegel, énormité des escaliers  et des engrenages qui ne broient que peu de grains:  monstruosité du couple de meuniers ; d’emblée les apports du numérique et des animations visent l’allégorie. La machine remplace-t-elle Dieu ?
Pour insister sur le contexte historique, la chasse aux hérétiques, une interminable séquence développe la poursuite et l’exécution d’un jeune homme par les cavaliers rouges des gardes wallons, sous les yeux du marchand ambulant - celui du bas à gauche du tableau- 


et son exposition sur la roue, où il est dépecé par les corbeaux. 




La posture provient de détails du tableau « Le triomphe de la mort », 1562. Dans Le portement de croix, on repère un seul cadavre au loin dans la ligne perspective des roues, car il ne reste qu’un lambeau rouge sur le gibet de droite.
Triomphe de la mort













Le film montre le décrochement du corps comme une préfiguration de celle du Christ. Autre déplacement signifiant, le crâne de cheval sur le monticule, sorte d’anamorphose du crâne usuel au pied de la croix.
Dans le film, les arbres ont été marqués puis abattus, on a sorti la charrette pour les condamnés, aussi débiles que sur le tableau ou des caricatures de Bosch. L’aspect documentaire constamment étayé par la précision des costumes, les braguettes délacées ou non, inclut des scènes de genre en intérieur, les tripotées de mômes polochonnés (de qui ?, pas de Bruegel dont les deux fils - Pieter et Jan, peintres- sont  nés en 64 et 68) qui rejouent les scènes d’enfants, la belle jeune femme à la toilette (la sienne et son enfant), les troussages en plein air, histoire de situer les clichés du temps.  Ainsi la Vierge (Charlotte Rampling) a l’air d’une veuve de circonstance, et un moment donné l’ensemble du récit fait penser à une reconstitution de la Passion pour une kermesse. On a failli s’ennuyer...
Or le commentaire vise à situer l’oeuvre dans le contexte politique des années 1560 : la Flandre sous la coupe du Duc d’Albe est occupée par les troupes espagnoles de Philippe II. Situation qui déclencha une série de révoltes jusqu’à la pacification en 1576.
Bruegel fut-il engagé politiquement ? Depuis Karel van Mander (Le livre de peinture, 1604) les historiens de l’art divergent sur sa position : un sage témoin de son temps ou un peintre qu’on dirait militant. Entre Roger Garaudy (60 oeuvres qui annoncèrent le futur, Skira, 1974), qui défend logiquement la thèse de l’engagement et Pierre Francastel,  (Bruegel, Hazan, 1995), plus modéré qui analyse remarquablement les inventions esthétiques nées de l’observation sociologique du monde et des gueux l’écart met en évidence la prudence de l’artiste , dans le film aussi.
Film qui se clôt sur un zoom arrière dans le Musée de Vienne où voisinent Le portement de croix et La tour de Babel.
À voir pour revoir et relire les peintures.

25 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (14). Une femme. Le salut par l'écriture. La poésie sauvera le monde

40. Une femme (p.115-118)

     A Brangues, lors des journées de septembre 1983, logé dans le bureau et dans le lit même de Paul Claudel, j’ai dormi plusieurs nuits avec La Sakountala. Sur la cheminée, dans le reflet de la glace, La Sakountala de Camille Claudel remplit la pièce et fascine.  Combien de fois en ai-je fait le tour, pensant à tout ce que la femme, la grâce, la Sagesse représentee dans la vie et l’œuvre du poète. « Dans le groupe de ma sœur, écrit-il, l’esprit est tout, l’homme est à genoux, il n’est que désir, le visage levé, aspire, étreint avant qu’il n’ose le saisir, cet être merveilleux, cette chair sacrée, qui, d’un niveau supérieur, lui est échue. Elle, cède, aveugle, muette, lourde, elle cède à ce poids qu’est l’amour, l’un des bras pend, détaché, comme une branche terminée par le fruit, l’autre couvre les seins et protège ce cœur, suprême asile de la virginité. Il est impossible de voir rien à la fois de plus ardent et de plus chaste. Et comme tout cela, jusqu’aux frissons les plus secrets de l’âme et de la peau, frémit d’une vie indicible : la seconde avant le contact. »

18 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (13). La mort d'un journal. Les angoisses d'un vieux professeur. Le peintre du Miserere

37.La mort d’un journal (p.105-106)

    4 Millions 4 vient de mourir, le jour de Noël, dans l’indifférence des uns qui n’ont jamais rien fait pour qu’il vive (alors qu’ils auraient dû !) et dans l’ignorance des autres qui ne se sont jamais aperçus de son existence.
C’est la fin d’une aventure exaltante, la plus exaltante, sans doute, que j’aie connue dans ma vie littéraire. Ce fut ma respiration, pendant onze ans. Choisir des livres que j’aimais. Aborder les sujets qui m’étaient chers. Savoir que j’avais des répondants, un peu partout, à Bruxelles et dans la Wallonie. « Les mots, écrit Marcel Lobet , dans un Petit supplément à l’Abécédaire du meunier, sont raccordés aux battements du cœur, à ce souffle vital qui se confond avec l’Esprit. Ecrire à un ami, c’est lui transférer le sang des mots. »
    L’aventure de 4 Millions 4 (qui fut précédée de celle de Rénovation) m’aura enrichi de quelques-unes de mes plus belles amitiés : Marcel Lobet, Berthe Bolsée, Béatrice et André Lecaillon-Libert. Vingt classeurs ne suffisent pas à contenir les articles et les échos innombrables qu’ils ont suscités chez Marcel Thiry, Julen Green, Pierre Emmanuel, Georges Linze, Simone Schwarz-Bart, Charles Bertin, Louis Daubier, Joseph Hanse, Michel Duprez, Désiré Denuit, Jacques Henrard, Roger Foulon, Maurice Piron, Jean-Paul Schyns, Andrée Chedid, Laure Drost…et combien d’autres !

15 février 2012

Brochure de la Fondation Paradigma Cordoba - Tour de la Calahorra (Cordoue) (en espagnol, français, anglais, allemand)


Badiou: re-fonder une politique de non-domination

La politique commence quand on se propose non pas de représenter les victimes, projet dans lequel la vieille doctrine marxiste restait prisonnière du schéma expressif, mais d'être fidèle aux évènements où les victimes se prononcent. Cette fidèlité n'est portée par rien que par une décision. Et cette décision, qui ne promet rien à personne, n'est à son tour liée que par une hypothèse. Il s'agit de l'hypothèse d'une politique de non-domination, dont Marx a été le fondateur et qu'il s'agit aujourd'hui de re-fonder.
 
Alain Badiou, "Peut-on penser la politique ?", Seuil, p 76

12 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (12). Sur les pas d'Edmond Michelet. Le silence de Taizé. Vietnamiens à la mer

34. Sur les pas d’Edmond Michelet (p.97-98)

    Tout est grâce ! Je me souviendrai de celle de la Pentecôte 1984 qui m’a amené, sur les pas d’Edmond Michelet , à Brive-la-Gaillarde où j’ai parlé du « chrétien Charles de Gaulle ».
    Quelle émotion, dans cette radieuse chapelle de Marcillac, débordante de savants congressistes et de vivants enfants de la tribu Michelet, d’évoquer, en présence de Madame, la figure de l’ancien ministre du général de Gaulle qui m’est toujours apparu comme un saint et de célébrer, sur sa tombe, avec le père Nagy, venu du Texas, une des eucharisties les plus émouvantes de ma vie.

10 février 2012

Edgar Morin: un type d'homme...

Un type d'homme serait mon idéal, à défaut de modèle. Son équilibre se modifie, se détruit et se reforme dans le champ de bataille des contradictions. Il ne veut pas quitter le terrain des contradictions. Il ne veut pas expulser le négatif du monde, mais participer à ses énergies. Il ne veut pas détruire le positif, mais résister à la pétrification. Il ne veut ni fuir le réel, ni l'accepter, mais il voudrait que le réel soit transformé, et peut-être espère-t-il qu'il sera transfiguré un jour. Il s'efforce de rendre créatrice en lui la lutte des contraires.
Tragédie et comédie, épopée et farce sont pour lui indissolublement présentes à chaque instant.
Il se sait infirme, particulier, mais ce qu'il ressent est l'universelle misère de chacun et non la solitude. La solitude est la migraine du monde bourgeois.
Cet homme ne hait rien ni personne. Ses deux passions sont l'amour et la curiosité. Sa curiosité est une énergie sans frontières. Ses amours ne s'excluent ni ne s'affadissent.
Cet homme adulte est en même temps trés vieux, enfant et adolescent. Il est toujours en formation. Il s'obstine à chercher l'au-delà.

Edgar Morin, Pour et contre Marx, Editeur Temps Présent, 2010, pp 58 et 59

7 février 2012

Teilhard de Chardin: "ici un marxiste et là un chrétien..."

Prenez en ce moment même, les deux extrêmes autour de vous: ici un marxiste et là un chrétien, tous deux convaincus de leur doctrine particulière, mais tous deux aussi, on le suppose, animés radicalement d'une foi égale en l'Homme. N'est-il pas certain - n'est-ce pas là un fait quotidien d'expérience - que ces deux hommes, dans la mesure même où ils croient (où ils sentent chacun l'autre croire) fortement à l'avenir du Monde, éprouvent l'un pour l'autre, d'homme à homme, une sympathie de fond, - non pas simple sympathie sentimentale, mais sympathie basée sur l'évidence obscure qu'ils voyagent de conserve, et qu'ils finiront, d'une manière ou de l'autre, malgré tout conflit de formules, par se retrouver, tous les deux, sur un même sommet ? Chacun à sa façon, sans doute, et en directions divergentes, ils pensent avoir résolu, une fois pour toutes, l'ambiguïté du Monde. Mais cette divergence, en réalité, n'est pas complète ni définitive, aussi longtemps du moins que, par un prodige d'exclusion inimaginable ou même contradictoire (parce que rien ne resterait plus de sa foi !) le marxiste, par exemple, n'aura pas éliminé, de son matérialisme, toute force ascensionnelle vers l'esprit. Poussées à bout, les deux trajectoires finiront certainement par se rapprocher. Car, par nature tout ce qui est foi monte; et tout ce qui monte converge inévitablement.
 
Pierre Teilhard de Chardin, Conférence donnée le 8 mars 1947.Oeuvres complètes, Editions du Seuil, 1959, Tome 5

5 février 2012

Le journal d'un mutant, par Joseph Boly (11). Lettre à un ami juif. Paroles d'Elie Wiesel. L'heure de Dieu à Oosterhout

31. Lettre à un ami juif (p.89 à 91)

    J’ai connu André Chouraqui par les Cahiers de l’Alliance universelle, à une époque où il saluait la naissance de l’Etat d’Israël. Maire adjoint de Jérusalem et traducteur de la Bible, il reste avant tout pour moi l’auteur d’une Lettre à un ami arabe.

4 février 2012

Jaurès et la religion vivante

Etre pleinement libres et unis , voilà quel est l'idéal prochain des hommes. Or les hommes se demanderont nécessairement comment chaque conscience, chaque moi particulier et clos peuvent, en développant leur liberté, s'unir étroitement aux autres "moi"; comment tout homme est d'autant plus libre qu'il est uni aux autres hommes et d'autant plus uni aux autres hommes qu'il est plus libre. Il faut bien qu'il y ait dans la conscience elle-même un principe de liberté et d'union. Or quel peut bien être ce principe qui unit toutes les consciences en exaltant chacune d'elles ? Sinon la conscience absolue et divine qui est, tout ensemble, liberté infinie, et qui, présente à toutes les consciences particulières, leur communique cette liberté et cette unité ? Je ne suis donc pas inquiet, pour l'avenir religieux de l'humanité, de ce qu'on appelle le matérialisme des socialistes ; ou plutôt je m'en réjouis, car il ne faut pas que la religion puisse apparaître aux hommes comme quelque chose d'extérieur à la vie même. Il faut qu'elle soit la vie elle-même prenant conscience de son principe.
Jean Jaurès, cité par Jean Onimus dans "Teilhard de Chardin et le mystère de la terre", Albin Michel, 1991, p 163

1 février 2012

4 mars 1941, communiste déporté à Djelfa













Roger Garaudy, Parole d'homme, Editeur Robert Laffont, Collection Points Actuels, pages 13 à 17
Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas,
Comment les ténèbres
Deviendront-elles clarté ?

Nazim Hikmet, poète communiste turc (1901-1963), traduit par son ami Garaudy